Le développement durable : une urgence.
Conférence de Dominique Bourg donnée le 15 mars 2006
à
la Salle des Fêtes de Mesnil-Saint-Père
A l’initiative des Amis du Parc naturel Régional de
la Forêt d’Orient.
Le monde connaît deux déséquilibres :
- déséquilibre dans la répartition des richesses planétaires
- déséquilibre des environnements globaux.
a/ Déséquilibre dans la répartition des richesses planétaires.
A la fin du 18ème siècle (Adam Smith) , la différence de richesse des zones du globe était inférieure au rapport de 1 à 2 . Actuellement ce rapport est de 1 à 74. L’écart entre les pays les plus pauvres et les pays les plus riches s’est creusé particulièrement dans la seconde moitié du 20ème siècle.
« Plus on produit de richesses , moins on peut la répartir. »
Par son ampleur, ce phénomène est récent et inédit. Il est accentué par la perception qu’en ont les hommes. Les pauvres des époques passées n’étaient pas confrontés au spectacle de la grande richesse. On vivait, selon l’expression populaire , avec 2 chemises : « Une au ru (lavage), une au cul (sur soi) »
De nos jours le spectacle du luxe s’étale dans les médias du monde entier.
La croissance du produit intérieur brut mondial (PIB) est passée de 6 000 milliards de $ en 1950 à 43 000 milliards de $ en 2000. La situation change vite: en 2005, la trentaine de pays émergents ont réalisé un peu plus de la moitié du PIB mondial; mais celà ne résout pas le problème de la répartition inégale de la richesse: les inégalités continuent de se creuser au sein de chaque nation, émergente ou non.
b/ Déséquilibre environnemental global.
Toute action humaine a une influence sur l’environnement et ce depuis toujours. L’antiquité en offre des exemples : déforestation chinoise et grecque avec érosion consécutive des sols ; destruction de la faune aquatique dans les zones de rouissage au moyen-âge. La situation actuelle se caractérise par une différence d’échelle.
En 1991, le GIEC (Groupe d’experts pour l’étude du climat) note que « les changements constatés ne sortent pas de la variabilité naturelle. »
En 1995, le même organisme dit « il est possible qu’il y ait impact de la consommation d’énergie fossile » sur le climat.
En 2001, le diagnostic est qu’il y a « une forte évidence à l’affirmer… »
Le réchauffement de la température moyenne du globe au 20ème siècle a été de 0,6°. La variation était de 0,1° par siècle lors des précédentes grandes modifications climatiques. (passage d'une ère glaciaire à une ère interglaciaire)
De 1850 à 1980, les glaciers perdaient 25 cm d’épaisseur par an. Depuis 1980, la perte est de 80 cm par an.
La température moyenne du globe a cru de 0,2° entre 2000 et 2005. A cause du réchauffement les forêt ont émis plus de CO2 qu’elles n’en ont absorbé en 2003. On assiste à une accélération des cycles biogéochimiques.
Il en résulte :
- une augmentation des températures moyennes.
- Une modification du régime des pluies.
- Une hausse du niveau des mers.
- Des phénomènes climatiques plus brutaux.
a. Augmentation des températures moyennes.
La prévision du GIEC déjà cité évalue le réchauffement moyen du globe entre 1,4° et 5,8°. L’incertitude de la prévision tient aux inconnues en ce qui concerne la consommation à venir des énergies fossiles (politiques de l’énergie, date des pics pétroliers, gaziers, charbonniers – pics= moment où l’exploitation de la ressource subit une baisse annuelle de la possibilité d’exploitation, donc entraîne une hausse importante des prix-) Elle tient aussi aux différents modèles de prévision utilisés. ( 15 modèles différents, mais avec des convergences suffisamment fortes) A titre de comparaison, une différence de température moyenne de 5° en moins correspond à la situation connue durant la dernière grande glaciation. Il est probable que le prochain rapport du GIEC sera pire. Si les « puits de carbone « (absorption naturelle) deviennent « source », alors l’augmentation maximale de la température moyenne pourrait passer de 5 à 8°. L'augmentation de la température pourrait alors atteindre 15°. Des variations importantes seraient enregistrées entre surfaces maritimes et continents, selon les latitudes. L’augmentation de température pourrait atteindre 15° dans les zones tempérées. Un danger latent inquiète la communauté scientifique : des quantités importantes de méthane sont actuellement piégées dans les sols gelés des régions arctiques. Un tel réchauffement en les libérant, provoquerait un emballement de l’effet de serre.
b. Modification du régime des pluies. L’augmentation de la température moyenne aurait pour conséquence une accentuation des différences régionales : plus d’aridité dans les régions sèches, plus de pluviosité dans les régions humides.
c. Elévation du niveau des mers. L’élévation du niveau des mers ne serait pas due dans un premier temps à la fonte des glaces, mais à la dilatation de la masse d’eau des océans sous l’effet de la chaleur. Selon les hypothèses de réchauffement retenues, on obtiendrait une hausse du niveau des mers de 20 cm à 100 cm. Ensuite (après 2099, le niveau pourrait monter de 40 cm par siècle jusqu’à 12 m , par fonte des glaces continentales.
d. Des phénomènes climatiques plus brutaux. Selon les observations actuelles, les ouragans violents seraient 2 fois plus nombreux qu’autrefois dans l'océan Atlantique, les inondations plus fortes, les périodes de sécheresses plus longues.
Les conséquences de ces modifications sont de plusieurs ordres :
- Conséquences géopolitiques :
o Dès aujourd’hui le nombre des « réfugiés « écologiques » est plus important que celui des réfugiés politiques. Des modifications climatiques importantes auront des effets sur les mouvements de population.
o Des régions entières risquent de devenir inhabitables. Par exemple, une hausse des températures rendrait le bassin méditerranéen aride.
o Les réponses « technologiques » seraient insuffisantes. Dans le passé, les grandes pandémies (peste noire) ont gravement affecté l’économie et la démographie. Mais la plus grande partie de la population vivait de l’agriculture ce qui a permis de surmonter les crises. Actuellement, nous sommes dans un contexte de division du travail très poussée. Nos sociétés sont beaucoup plus fragiles.
- Risque agronomique.
o Le réchauffement amènera une baisse des rendements, notamment pour les céréales (blé, riz)
- Risque sanitaire.
o L’intensification de la dérégulation des écosystèmes entraîne l’explosion des pathogènes (virus, bactéries, parasites)
Etat actuel des écosystèmes.
L’ONU a publié une évaluation des écosystèmes.
http://www.un.org/apps/newsFr/storyF.asp?NewsID=10149&Cr=PNUE&Cr1=%EF%BF%BDsyst%EF%BF%BDs
Cette étude a classé les activités humaines en 24 services répartis dans 3 catégories :
- les fournitures : cheptel, récoltes, fibres , molécules ( à la base de la production de matériaux et de médicaments par exemple)
- Services de régulation : qualité de l’eau, de l’air, fertilité des sols, climats régionaux, populations.
- Services culturels (relation humaine avec la nature): tourisme, paysage etc.
15 de ces services sont actuellement surexploités. 9 sont en voie de l’être. Deux exemples :
- en matière de régulation, les maladies émergentes révèlent un déséquilibre. Les mutations anciennes ne touchaient que des populations ou des zones restreintes. Les conditions actuelles de vie (transports, circulation des biens et des personnes) favorisent l’expansion des pathogènes.
- le domaine culturel aussi est touché par des modifications importantes. La relation à la nature est devenue une relation de consommation (tourisme) qui porte en elle sa contradiction : pas de tourisme sans bonne tenue des écosystèmes. Le contact avec la vie sauvage (animale) a pratiquement disparu. La notion de sacré appliquée jadis à des lieux ou des territoires s’est effacée.
Caractéristiques de la situation.
1. Inertie. Le temps de réponse des systèmes naturels est lent. Les phénomènes en cours affecteront longtemps l’atmosphère et la biosphère.
2. Irréversibilité. Le taux de concentration des gaz à effet de serre va se stabiliser pour des siècles. L’augmentation de la température des mers atteindra un maximum qui durera des millénaires. Les décisions prises par l’ Union Européenne dans le cadre de l’accord de Kyoto sont très insuffisantes. L’objectif retenu pour 2012, s’il était atteint et généralisé amènerait une baisse de 0,06° de température en 2050 !
Que faire ?
Les bonnes volontés individuelles ne suffisent pas. Deux propositions seraient selon Dominique Bourg susceptibles de modifier la situation :
- augmentation de la taxe sur l’ensemble des énergies fossiles, indéfinie et supérieure à l’évolution du coût de la vie.
- Affectation des sommes à un plan de rénovation du bâti français. Le bâti représente 50% de l’énergie utilisée en France. La consommation actuelle est de 400Kwh/an/m2. Il est possible de descendre à 50 KWh/an/m2.
- Reconcentration de l’habitat vers les villes et politique de transports en commun.
Il est possible de maintenir du dynamisme économique en dissociant la création de valeur de la croissance du flux de marchandises. Il s’agirait de s’inspirer dans la production, du fonctionnement des écosystèmes. Les Chinois parlent d’ « économie circulaire ». Par exemple, il est possible – et déjà en pratique- de substituer la vente de services à la vente de biens. Une firme connue vend un service pneumatique (fourniture, entretien, recyclage) au lieu de vendre des pneus. Un grand groupe vend un service de climatisation global à une collectivité au lieu de fournir du courant et du gaz.
Cependant, actuellement, aucun des moyens mis en œuvre n’est à la mesure du défi planétaire.
« Nous ne parvenons pas à croire ce que nous savons »
Débat.
Nous présentons ici un résumé des principaux thèmes abordés.
Les Etats-Unis n’ont-ils pas une responsabilité écrasante ?
La politique de Bush est un mélange de cynisme et de croyance eschatologique. Ses liens avec l’industrie pétrolière sont connus. Cependant, il ne faut pas ignorer les évolutions de l’économie américaine. Les Etats-Unis ont été précurseurs dans la mise en place de régions protégées (politique des grands parcs nationaux), certaines recherches technologiques actuelles prennent en compte les préoccupations environnementales.
La « croissance » est-elle en cause ?
Un intervenant rappelle les mises en garde et les rapports publiés depuis les années 1970. Selon D. Bourg, depuis cette période, une diminution des pollution visibles a été réalisée (normes pour l’industrie…) La pollution a changé. Elle est devenue globale. La décroissance des flux de matière et d’énergie est vitale. Elle se fera dans la catastrophe ou de façon maîtrisée. On ne peut envisager une décroissance généralisée. Il s’agit de créer des richesses autrement. Cependant, l’orateur fustige « la démission des politiques devant l’électeur »
La place de la « filière bois » ?
En tant qu’énergie, le bois est émetteur de gaz à effet de serre. Mais si on reboise , on considère que le bilan est neutre (absorption du CO2). L’idée d’un développement durable s’appuie justement sur la recherche de moyens permettant de tirer du vivant (plantes) l’équivalent de ce qu’on tirait du sol (énergies fossiles, matières premières). Un participant fait remarquer que l’emploi des engins de débardage déséquilibre le bilan.
La responsabilité du système économique libéral.
Le système de relance permanente de l’hyperproduction par la publicité notamment, fait du système économique lui-même la cause des dégradations de l’environnement, selon un participant. Dominique Bourg observe que nous n’avons pas de « projet économique alternatif au capitalisme » .Il pense par ailleurs que le capitalisme a réussi jusqu’ici à s’adapter. Il parie -personnellement- sur le dynamisme de l’initiative individuelle encadrée par de nouvelles régulations.
L’historien prend du recul.
Un participant rappelle les déclarations de l’historien Leroy-Ladurie, spécialiste de l’histoire du climat et qui relativise les craintes exprimées ça et là. Il note par ailleurs qu’un calcul cynique n’est pas à exclure, à l’image des anticipations catastrophiques du Docteur Folamour. D. Bourg oppose aux pronostics de Leroy-Ladurie, les conclusions de « la communauté scientifique ». Quand à l’hypothèse de destructions massives d’espèces ou de populations suivies d’un nouvel équilibre, il ne saurait être question de l’envisager d’un point de vue moral.
La question du nucléaire.
Face à la situation, un intervenant évoque à la fois les dangers encourus par la planète et les motifs d’optimisme : fin des grandes famines, augmentation de l’espérance de vie, et erreurs des catastrophismes du passé. Deux sources d’énergie existent : l’eau et le nucléaire. Dominique Bourg estime qu’il n’est pas possible actuellement de se passer du nucléaire, mais souhaite un débat transparent sur les problèmes posés et les solutions à long terme. . Quand au « progrès », il souligne le paradoxe étudié dans son livre sur « Le principe de précaution ». L’amélioration de la sécurité par contre coup peut remettre en cause les acquis. « Comment reconstruire sans s’effondrer ? »
Conclusion.
Le problème est mondial et le pouvoir politique paraît faible par rapport aux puissances économiques. Dominique Bourg pense que des progrès sont enregistrés au plan international malgré les forces opposées. Il souhaite faire admettre « un socle de reconnaissance des problèmes » notamment au travers d’associations comme « La fondation Nicolas Hulot », de façon à ne pas entrer dans le jeu politique et à associer le plus grand nombre possible d’énergies.
« Petits potins » Remercie D Bourg d'avoir bien voulu prendre le temps de relire ce compte-rendu et d'en avoir corrigé les imperfections.
Pour plus d’informations et une réflexion éclairée, Voici une brève bibliographie :
Dominique Bourg
1953 Naissance à Tavaux (Jura).
1972 Études de philosophie à Strasbourg puis à Paris.
1985. Transcendance et discours. Essai sur la nomination paradoxale de Dieu.
1993. Planète sous contrôle. Textuel.
1992. Nature et technique. Essai sur l’idée de progrès. Hatier.
1996 L'Homme-artifice. Le sens de la technique (Gallimard).
Les scénarios de l’écologie. D. Bourg & Jean Paul Deléage. Hachette.
1997-2002 Directeur du département «technologie et sciences de l'homme» à l'université de technologie de Troyes.
1999 Pour que la Terre reste humaine, avec Nicolas Hulot et Robert Barbault (Seuil).
2000. La nature en politique ou l’enjeu philosophique de l’écologie. L’harmattan. Association Descartes.
2001 Parer aux risques de demain. Le principe de précaution, avec Jean-Louis Schlegel (Seuil).
Critique du bio- pouvoir. Ed. Complexe.
2002. Peut-on encore croire au progrès. D Bourg & JM Besnier. La politique éclatée.
2003 Le nouvel âge de l'écologie (Descartes et Cie).
2005. Le développement durable à l’usage des collectivités locales. Dexia éditions.
-Quel avenir pour le développement durable. Ed le Pommier.
- Conférences de citoyens mode d’emploi : les enjeux de la démocratie participative. D. Bourg & Daniel Boy.
Et quelques articles :
http://www.affairespubliques.com/fr/page7.htm
http://www.hubertreeves.info/presse/20040805_lvi.html
http://www.humanite.presse.fr/journal/2003-01-02/2003-01-02-217524
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