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Brumeuse matinée du 11 novembre.
En l’absence de tout survivant du conflit mondial, y compris dans les pays alliés, la France avait invité la Chancelière Allemande, en signe de réconciliation s’il en était besoin. Mme Meckel qui
n’est plus en campagne électorale, a prononcé, elle, des paroles dignes.
Le Maire et les conseillers, les sapeurs pompiers et l’Eveil, les écoles, étaient naturellement représentés à Mesnil-Sellières.
Les anciens combattants d’autres guerres rendaient hommage à leurs prédécesseurs.
Robert Berthelin et Pierre Mermet représentaient les combattants de la seconde guerre mondiale. Les anciens d’Algérie se remémoraient les années de conflits complexes, durant lesquels les consciences et ce que certains nomment « l’identité nationale » furent mises sérieusement à l’épreuve !
On a remarqué avec satisfaction la présence à la cérémonie de nombreux enfants et de quelques jeunes Maillotin(e)s. Albert Camus notait (voir Le mythe de Sisyphe) qu’à « Athènes il existait un temple de la vieillesse. On y menait les enfants ». Dans un autre contexte et pour d’autres raisons nous avons des
temps de mémoire et une prédilection pour l’histoire entretenue heureusement par l’école républicaine.
Au mois de juin dernier, le principal et les enseignants du Collège de Piney ont prouvé leur implication et leur compétence. Un spectacle théâtral de
grande qualité a été écrit, mis en scène et joué sur la scène du théâtre de la Madeleine à Troyes. Son objet : la première guerre mondiale justement.
Le texte en avait été conçu entièrement à partir des lettres de « poilus ». Musiques et chansons d’époque ponctuaient les épisodes les plus remarquables.
Une mise en scène spectaculaire confrontait le spectateur à des ambiances diverses : cabarets, enfer du front, repos des soldats, angoisse des familles.
Les enfants de l’école élémentaire de Mesnil-Sellières ont eu le privilège d’assister à la répétition générale. Certains sont retournés voir le spectacle le soir avec leurs parents.
De l’assassinat de Jaurès, prélude à « l’Union sacrée » à la joie de l’armistice, aucun aspect de la « Grande guerre « n’avait été négligé : l’assaut et la
tourmente des explosions au début de la seconde partie, l’âpreté des combats, mais aussi les fraternisations et la révolte des poilus contre l’inhumanité du massacre.
Notre génération, la mienne je veux dire, bercée des récits anciens et des chansons d’alors, retrouvait avec émotion « la Madelon » et la terrible « Chanson de
Craonne »…
Il n’y manquait que « La butte rouge » de Montéhus :
Sur c’te butt’là y’avait pas d’gigolettes
Pas de marlous ni de beaux muscadins.
Ah ! C’était loin du Moulin d’la Galette,
Et de Panam’ qu’est le roi des pat’lins.
C’qu’elle en a bu du beau sang cette terre,
Sang d’ouvriers et sang de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
N’en meurent jamais, on n’tue qu’les innocents !
Refrain
La Butt’ Rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin.
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin.
Qui boira ce vin là , boira l’sang des copains.
Sur c’te butt’là on n’y f’sait pas la noce
Comme à Montmartr’ où l’champagne coul’ à flots;
Mais les pauvr’s gars qu’avaient laissé des gosses
Y f’saient entendre de terribles sanglots !
C’qu’elle en a bu des larmes cette terre,
Larm’s d’ouvriers, larmes de paysans,
Car les bandits qui sont cause des guerres
Ne pleurent jamais, car ce sont des tyrans !
Refrain
La Butt’ Rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin.
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin.
Qui boit de ce vin là , boit les larmes des copains
Sur c’te butt’là , on y r’fait des vendanges,
On y entend des cris et des chansons ;
Filles et gars doucement y échangent
Des mots d’amour qui donnent le frisson.
Peuvent-ils songer, dans leurs folles étreintes,
Qu’à cet endroit où s’échangent leurs baisers,
J’ai entendu la nuit monter des plaintes
Et j’y ai vu des gars au crâne brisé !
Refrain
La Butt’ Rouge, c’est son nom, l’baptême s’fit un matin
Où tous ceux qui montaient roulaient dans le ravin.
Aujourd’hui y’a des vignes, il y pousse du raisin.
Mais moi j’y vois des croix portant l’nom des copains !
( Pour la musique…
http://drapeaurouge.free.fr/butte_rouge.html
ou http://www.dailymotion.com/video/x780e0_la-butte-rouge-par-renaud_travel
(J'ai choisi cette version notamment à cause de l'accent parigo-banlieusard d'alors qu'imite assez bien le chanteur. La faute sur "grimpèrent" y met un peu de sel! Aujourd'hui, l'accent de banlieue et le chanteur ont changé! Yo!
Scènes dansées, dialogues, monologues parfois, étaient parfaitement maîtrisés par des élèves totalement engagés dans cette aventure.
L’ampleur du sujet et de la mise en scène, le cadre – ce délicieux petit théâtre troyen- semblaient les porter. Malgré le trac avoué, les maladresses imperceptibles, un fou rire à contre
temps, le B-A BA du métier…
On aurait aimé qu’assistassent, pour une fois descendus des écrans, les graves potentats qui ressassent les balivernes identitaires, les historiettes franchouillardes, une romance nationale
falsifiée. Traduction : l’école fait son boulot, et plus que bien !
Après le spectacle, la mémoire vagabonde. Tout a été filmé : pourra-ton en acheter la vidéo ? A défaut les textes fameux d’Aragon, adaptés et mis en musique par Léo Ferré se chantonnent en sourdine, invitation à relire
le « Roman inachevé » où sont dites avec force les horreurs du temps:
Classe 17. (Extraits)
« Je ne savais pas qu’on pût traiter ainsi des êtres humains…
C’est près de Reims qu’on les a pris comme des mouches dans la craie
Cette terre a le crâne dur On a bien du mal à s’y faire
Elle a gardé morts et vivants à son abri tout un hiver…
On a des morts dans la commune on les remplacera comment…
Avec tous
ceux qui sont partis on prendrait bien des allemands…."
La guerre et ce qui s’ensuivit. (Extraits)
« Les ombres se mêlaient et battaient la semelle
Un convoi se formait en gare à Verberie
Les plates-formes se chargeaient d’artillerie
On hissait les chevaux les sacs et les gamelles
Il y avait un lieutenant roux et frisé
Qui criait sans arrêt dans la nuit des ordures
On s’énerve toujours quand la manœuvre dure
Et qu’au-dessus de vous éclatent les fusées
On part Dieu sait pour où ça tient du mauvais rêve
On glissera le long de la ligne de feu
Quelque part ça commence à n’être plus du jeu
Les bonshommes là -bas attendent la relève…
Tu n’en reviendras pas toi qui courais les filles
Jeune homme dont j’ai vu battre le cœur à nu
Quand j’ai déchiré ta chemise et toi non plus
Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien Légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux…
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous
n’êtes plus que pour avoir péri… »
Bierstube Magie allemande
(Episode un peu oublié de l’occupation Française en Allemagne après l’armistice. Le journal Le Monde a publié récemment un article sur la mise en fiche systématique des habitants réalisée par les services secrets français sur ces territoires : on y a retrouvé dans les cartons la fiche jaunie concernant un certain Adolf Hitler… )
Bierstube Magie allemande
Et douces comme un lait d'amandes
Mina Linda lèvres gourmandes
qui tant souhaitent d'être crues
A fredonner tout bas s'obstinent
L'air Ach du lieber Augustin
Qu'un passant siffle dans la rue
Sofienstrasse Ma mémoire
Retrouve la chambre et l'armoire
L'eau qui chante dans la bouilloire
Les phrases des coussins brodés
L'abat-jour de fausse opaline
Le Toteninsel de Boecklin
Et le peignoir de mousseline
qui s'ouvre en donnant des idées
Au plaisir prise et toujours prête
O Gaense-Liesel des défaites
Tout à coup tu tournais la tête
Et tu m'offrais comme cela
La tentation de ta nuque
Demoiselle de Sarrebrück
Qui descendais faire le truc
Pour un morceau de chocolat
Et moi pour la juger que suis-je
Pauvres bonheurs pauvres vertiges
Il s'est tant perdu de prodiges
Que je ne m'y reconnais plus
Rencontres Partances hâtives
Est-ce ainsi que les hommes vivent
Et leurs baisers au loin les suivent
Comme des soleils révolus
Tout est affaire de décors
Changer de lit changer de corps
A quoi bon puisque c'est encore
Moi qui moi-même me trahis
Moi qui me traîne et m'éparpille
Et mon ombre se déshabille
Dans les bras semblables des filles
Où j'ai cru trouver un pays
Coeur léger coeur changeant coeur lourd
Le temps de rêver est bien court
Que faut-il faire de mes jours
Que faut-il faire de mes nuits
Je n'avais amour ni demeure
Nulle part où je vive ou meure
Je passais comme la rumeur
je m'endormais comme le bruit
C'était un temps déraisonnable
On avait mis les morts à table
On faisait des châteaux de sable
On prenait les loups pour des chiens
Tout changeait de pôle et d'épaule
La pièce était-elle ou non drôle
Moi si j'y tenait mal mon rôle
C'était de n'y comprendre rien
Dans le quartier Hohenzollern
Entre la Sarre et les casernes
Comme les fleurs de la luzerne
Fleurissaient les seins de Lola
Elle avait un coeur d'hirondelle
Sur le canapé du bordel
Je venais m'allonger près d'elle
Dans les hoquets du pianola
Elle était brune et pourtant blanche
Ses cheveux tombaient sur ses hanches
Et la semaine et le dimanche
Elle ouvrait à tous ses bras nus
Elle avait des yeux de faïence
Et travaillait avec vaillance
Pour un artilleur de Mayence
Qui n'en est jamais revenu
Il est d'autres soldats en ville
Et la nuit montent les civils
Remets du rimmel à tes cils
Lola qui t'en iras bientôt
Encore un verre de liqueur
Ce fut en avril à cinq heures
Au petit jour que dans ton coeur
Un dragon plongea son couteau
Le ciel était gris de nuages
Il y volait des oies sauvages
Qui criaient la mort au passage
Au-dessus des maisons des quais
Je les voyais par la fenêtre
Leur chant triste entrait dans mon être
Et je croyais y reconnaître
Du Rainer Maria Rilke
Louis Aragon, Le Roman inachevé. Pléiade Œuvres poétiques TII.
http://www.wat.tv/video/aragon-est-ce-ainsi-que-hommes-s79d_f4bk_.html
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