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« Le mépris. »
« Désormais, en France, lorsqu’il y a une grève, plus personne ne s’en aperçoit. ». Ainsi parla notre président, rictus à l’appui, devant ses amis de
l’UMP réunis.

Les élus locaux de sa propre majorité, confrontés tour à tour aux opérations escargots, aux blocages de ports, aux manifestations de rue, aux fermetures d’entreprises, au déménagement des
casernes, à la fermeture d’hôpitaux, qu’ils soient maires ou députés, ont dû apprécier. Sautillant d’avion en plateau de télévision, le responsable suprême ne voit plus les cortèges ni les
salariés chassés de leur emploi, ni les travailleurs officiellement clandestins qui réclament leur dû. Qu’on ne crie pas à l’exagération. Voici par exemple les titres du journal Le Monde – peu
suspect de gauchisme- daté du 7 juillet. Je cite :
- « L’exaspération des maires inquiète la majorité
- « Bourse : mauvais bilan, sombres perspectives »
- « Les investissements dans l’immobilier professionnel s’effondrent. »
- « La remise en ordre des médias par le pouvoir inquiète les professionnels »

Ce dernier article éclaire la pensée présidentielle. Finies les escapades à Gandrange ou au Guilvinec. Effacer la crise sociale des écrans suffirait à la faire disparaître. Le Président grimaçant
dévoile « sans complexe » ses petites ficelles. « Service minimum » sur toutes les chaînes lorsqu’il s’agit des sujets qui fâchent. Lors d’une « dernière » des
émissions promises à la disparition sur le service public, Philippe Sollers (ironie ? admiration ?), vantait la tactique « militaire » du président contre l’opposition. Bien
plus qu’un Bonaparte avant Arcole, notre stratège en milieu médiatique confiné, joue l’ adjudant de semaine régentant sa chambrée. 
« Les caves se rebiffent. »
Les dernières manifestations il est vrai n’ont pas bousculé le pouvoir. Cinq cents personnes à Troyes, 300 à Bar sur Aube, 150 à Romilly selon la presse locale, des centaines de milliers en France tout de même. Les « traîne savates » (comme dit Besancenot) ont néanmoins tenu à se faire entendre avant les vacances d’été durant lesquelles les parlementaires majoritaires vont « réformer » la durée du travail du berceau au tombeau (hebdomadaire, annuelle et départ à la retraite).
Petit retour sur un débat largement brouillé intentionnellement par divers « pêcheurs en eau trouble »… Les indications sont succinctes et le sujet complexe. Il est vivement conseillé de bien se syndiquer pour plus d’informations.

«La vingt-cinquième heure.»
Laurence Parisot l’a dit, le texte en débat à l’Assemblée nationale est bon « en soi, car il faut tordre le cou aux 35 heures. » et au-delà à la durée légale du travail. On connaît les arguments :
- Côté UMP l’argumentaire est confus mais l’objectif évident. On avance pêle-mêle les contraintes de la mondialisation (flexibilité maximum), les attentes des entreprises et aussi, de façon contradictoire la promesse d’heures supplémentaires défiscalisées (le fameux « T+ pour G+ ») qui disparaissent évidemment si le temps de travail n’est plus réglementé. Certains prétendent vouloir renforcer le dialogue social en renvoyant cette négociation à l’échelon local, mais dans le même temps, Xavier Bertrand s’est employé à savonner la planche aux représentants syndicaux.
- Le PS a déposé des amendements et juge la durée légale du travail en péril.
- Les députés du groupe « communistes et républicains » s’opposent à la méthode et demandent l’abrogation pure et simple de la partie de la loi concernée. « Depuis 2002, la droite n’a eu de cesse de s’attaquer à la réduction du temps de travail rappelle Roland Muzeau leur porte parole… mais elle n’est pas suivie dans le pays, car une majorité se dit attachée aux 35 heures. D’autres voudraient bien les atteindre pour travailler à temps plein… Toutes les études montrent que dans la majorité des branches, le contingent d’heures supplémentaires n’est pas utilisé… »
- Selon JM Ayrault (PS) « Les syndicats sont unanimes : le projet de loi en discussion cette semaine a pour objet la liquidation de la durée légale du travail. »
De quoi est-il question ? Voici quelques points précis :
- Heures supplémentaires : plus de demande d’autorisation pour dépasser le contingent
annuel d’heures supplémentaires. Le repos compensateur obligatoire est remplacé par « une contrepartie obligatoire en repos » selon des seuils qui ne sont pas fixés -
Les forfaits en heures : ce dispositif jusqu’ici appliqué aux cadres est élargi à tous
les salariés.
- Les forfaits en jour : les salariés pourront travailler plus de 218 jours par an. Un
amendement UMP propose un maximum de 235 jours. (soit moins de 2 jours par semaine en plus des congés payés). Le projet précise que le salarié pourra négocier « de gré à gré » avec
l’employeur.
- L’annualisation plus facile : L’employeur peut faire varier les durées de travail entre périodes
« hautes » et périodes « basses » et n’a plus à payer d’heures supplémentaires. Un accord reste obligatoire dans l’entreprise (sauf celles qui travaillent en continu) mais
l’employeur n’a plus à le justifier.
- 78 heures par semaine pour les cadres ? C’est ce que dénonce la CFE-CGC qui envisage un recours devant la Cour européenne des droits de l’homme. Un million de salariés cadres ou non sont déjà au forfait jour. Il est relativement encadré actuellement ce qui peut aller jusqu’à 10 ou 11 h d’amplitude quotidienne et 13 h dans des petites entreprises. Les nouvelles dispositions pourraient aller jusqu’à 78 h par semaine. Au-delà de 218 jours, les heures ne seront plus majorées que de 10% au lieu de 25%.
Et pour terminer ce chapitre des avis éclairés :
« La négociation du temps de travail au niveau de l’entreprise est un non sens pour les petites entreprises artisanales. Si on veut créer du trouble dans les entreprises, il faut aller dans cette direction… » (Jean Lardin. Président de la Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment).
« Le nouveau plafond signifie que les salariés dotés d’un tel forfait n’auront plus de jours de repos autres que les cinq semaines de congés payés. Ou plus concrètement encore, le passage de 218 à 235 jours signifie 17 jours de travail effectif supplémentaires dans l’année soit près d’un mois civil… » ( CFTC Cadres)
« Nous irons tous au paradis. »
Malgré le battage médiatique sur la « présidence française », le public n’a guère été informé de la décision prise à Bruxelles par les 27 pays de l’UE, avec l’accord de Xavier Bertrand justement sur le temps de travail :
- Semaine de 48 h avec dérogations possibles par accord de gré à gré salarié employeur.
- La durée maximale pourra atteindre 60 ou 65 h si une part du temps de travail est du temps de « garde ». Cette dérogation dite « opt out » est déjà en vigueur en Grande Bretagne. La seule règle est le repos obligatoire de 11 h par jour.
Cette
décision a vu la France se rallier à la position britannique, toujours en pointe contre les droits sociaux comme on sait. 
« La vie est à nous »
Malgré la relative faiblesse de réaction des salariés, il n’est pas mauvais d’avoir à l’esprit quelques réalités :
Temps de travail des salariés (entreprises de 10 salariés ou plus, hors agriculture et emplois publics. 4ème trimestre 2007) :
- entre 35 et 56 h par semaine : 59,1%
- entre 36 et 39 h par semaine : 6,4%
- 39 h par semaine : 6,8%
- Entre 32 et 35 h par semaine : 3,4%
- Temps partiel : 15,7%
- Forfait jour : 8,4%
Comparaison européenne des temps de travail : (heures travaillées par semaine pour les personnes ayant un emploi à temps plein en 2007. Moyennes annuelles)
- Royaume uni : 43 ; Pologne : 42,9 ; Espagne 42 ; Allemagne 41,7 ; Portugal 41,6 ; Belgique 41,2 ; Italie 41,1 ; France 41 ; Pays Bas 40,9 ; Danemark 40,4 ; Finlande 40,3 ; Irlande 40,2 ; Luxembourg 39,9
- Moyenne de l’UE (à 15) : 41,8
Productivité du travail : la France 3ème après le Danemark et la Suède.
Sondages :
38% des salariés ont des RTT (sur 18 millions de salariés) Cela correspond en moyenne à 13 jours par an.
79% des salariés n’envisagent pas de racheter leurs RTT. Le pourcentage atteint 81% chez les cadres et les employés, 75% chez les ouvriers.
77% des salariés souhaitent une augmentation de salaire. 19% se laisseraient tenter par des actions…
Annexes :
1. Histoire de la durée du temps de travail :
- 1848 . Maximum 12 heures par jour pour les ouvriers (3000 h par an). Contexte historique : révolution de février, révolte ouvrière en juin.
- 1906. Repos hebdomadaire obligatoire. Contexte historique : création de la SFIO (section française de l’internationale ouvrière 1905.)
- 1919. Maximum hebdomadaire 48 h. Contexte historique : fin de la première guerre mondiale.
- 1936. Semaine de 40 h + 2 semaines de congés payés. Contexte historique : victoire électorale du Front populaire (Radicaux socialistes+SFIO+PCF) et grève avec occupation d’usines.
- 1956. Trois semaines de congés payés.
- 1969. Quatre semaines de congés payés. Contexte historique : après la grève de 1968.
- 1982. Semaine de 39 h et généralisation des 5 semaines de congés payés. Contexte historique : victoire électorale de la gauche (PRG+PS+PCF) en 1981.
- 1998-2000. Lois Aubry. Réduction du temps de travail (35 h , RTT et annualisation). Contexte historique : victoire électorale de la gauche plurielle (PS+PC+Verts) après le mouvement social de 1995.
Pour des historiques plus détaillés voir notamment :
http://www.ugff.cgt.fr/pdf/fonct_publ/fonct_pub_129/fonct_publ_129_27_28.pdf
http://ulcgt.vascq.online.fr/cht_history.html
http://www.us-cgt-spp.org/historique.php
2. Ils disaient :
· 1848. Le patronat lyonnais s’adresse au Préfet suite au passage de la journée de travail de 14 à 12 h :
« Nous attirons votre attention sur les graves conséquences qu’auraient à subir nos industries au cas où la loi viendrait à être appliquée. .. Le travail dans nos entreprises a toujours commencé à 4 h du matin, repos d’un quart d’heure à midi, repos final à 18 h. Les filles employées s’y livrent sans que leur santé ait jamais été altérée et sans qu’elles se plaignent de leur sort par ailleurs envieux quand on songe à tous les sans travail qui écument les rues. Ici, la main d’œuvre est plus coûteuse qu’à l’étranger. Si nous maintenons le même salaire pour la journée réduite à 12 h, la partie ne serait pius tenable. Nous serions obligés de fermer nos manufactures et de les transporter là où l’ouvrière est la moins dispendieuse. Ety puis qu’on ne s’y trompe pas, l’ouvrière ramenée à 12 h continuerait à se lever à l’aurore pour n’arriver à la manufacture qu’à la minute obligatoire, plus disposée de se reposer des occupations auxquelles elle aurait vaqué dehors qu’à attaquer avec ferveur le travail de nos fabriques. Redevenue plus tôt libre le soir, elle n’en profiterait pas dans l’intérêt de son sommeil. Il y aurait à craindre pour la moralité de celles qui, étant sans famille, se verraient affranchies de toute surveillance pendant deux longues heures de la soirée… »
· 1919. Un entrepreneur de la métallurgie suite à la loi de 8 h : « On en veut à ceux qui font la richesse du pays. Il est sûr que nos industries péricliteront, et puis que feront nos ouvriers de tout ce temps vacant ? Désœuvrement, fréquentation plus assidue des estaminets. Décidément, la morale n’est pas du côté du gouvernement. Faudra-t-il bientôt que nous transportions nos industries dans les colonies ? »
· 1936, semaine de 40 h : « Nos entreprises sont perdues. Comment relever le pays si nos ouvriers habitués à la tâche et fiers de l’accomplir travaillent deux fois moins ? La France va à sa ruine. Et nous pâtirons tous de ce luxe de paresse ! »
· 1938, le gouvernement Daladier supprime la semaine de 40 h et argumente contre les conquêtes du Front populaire: « Cette loi de paresse et de trahison nationale est la cause de tous les maux de notre économie. Elle va précipiter la chute de la France. On ne peut pas avoir une classe ouvrière avec une semaine de deux dimanches et un patronat qui s’étrangle pour faire vivre le pays ! » Deux ans plus tard, l’Etat français du Maréchal Pétain balaiera les dernières lois sociales et les syndicats qui en étaient à l’origine.
D’après Michel Etiévent. L’Humanité. Jeudi 10 juillet 2008.
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