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Mercredi 5 avril 2006 3 05 /04 /2006 15:58

UN CARNAVAL , DES CARNAVAUX .

  

 

 

 Bal masqué de la coopérative scolaire aux "Trois acacias" en 1979 

 

 

Carnaval : « carnelevare », ou « Carne Levare Levamen ». Dans les deux cas, il s’agit d’une référence au carême, période de jeun précédant Pâques pour les chrétiens. Le carnaval (carne = viande) serait la période comprise entre l’épiphanie (la galette des rois) et le début su carême. C’'était, donc, en février, la période où l'on mangeait pour la dernière fois de la cuisine grasse (jusqu'au Mardi Gras), avant d'entrer en quarantaine, la "quadragesima", le mot qui a donné "quaresimo" puis "carême", les quarante jours où l'on mangeait maigre jusqu'à Pâques.

 

à Piney en 1908... 

 

 

Cependant, la tradition est plus ancienne, et ses manifestations bien connues sont assez éloignées de la mythologie chrétienne. Masques grotesques, travestissements parfois licencieux, distractions étranges comme celles offertes par les « Souffle-à-cul » doivent peu au message évangélique.

 

 

 

 

  Bal masqué  à Géraudot. 1982. 

« Les saisons et les jours. »  

 

 Les fêtes de Carnaval accompagnent le passage de l’hiver au printemps, de la mort à la vie : elles signalent le renouveau de la nature dans l’exubérance, la fantaisie et l’imagination. Dans l’Antiquité, les dieux faisaient et défaisaient les saisons. Au cours de ces fêtes, on procédait à des sacrifices. L’objectif était que les divinités de la nature chassent le froid et favorisent le retour de la végétation ou, par exemple, les naissances dans les troupeaux . . La date de sa célébration, qui change d’année en année, dérive de l’antique tradition qui découpe le temps en tranches de 40 jours. Le Carnaval permettait aux gens de vivre des réjouissances issues des anciennes fêtes d’hiver. Le mois de mars était celui du renouveau de la nature et du réveil de la terre.

 

 

 

 

  Bal à Géraudot, avec le CRAC.

 Inversion des rôles ! le monde à l’envers 

 

 

 

 

  Repas des anciens de l'AFMS à Assencières en 1986.

Or, avant toute nouvelle création, le monde doit retourner au chaos primordial. Le Carnaval est une survivance des Bacchanales, Lupercales, Saturnales romaines, des fêtes grecques en l’honneur de Dionysos, des fêtes d’Isis en Égypte ou des Sorts chez les Hébreux. Ces fêtes se rattachaient aux traditions religieuses de la plus haute Antiquité. Elles célébraient le  réveil de la nature.

 

 

 

 

 Dans bien des traditions, les pratiques sociales étaient inversées. Pendant quelques jours, les esclaves devenaient les maîtres, les maîtres prenaient la place des esclaves: ce qui était habituellement interdit devenait permis. Comme toute fête au sens plein du terme, le Carnaval est la négation du quotidien. Symbole même de la fête populaire, il instaure un temps pendant lequel il est possible de s’affranchir des règles et des contraintes du quotidien. Ce chaos était représenté par le Carnaval, au cours duquel un pauvre d'esprit était élu roi et revêtait des ornements royaux. Un âne était revêtu des vêtements épiscopaux et officiait à l'autel. Or, l'âne symbolise notamment "Satan", c'est-à-dire l'inverse de l'ordre assuré par l'Eglise. Au cours des fêtes du Carnaval, toutes les individualités disparaissent sous les masques et le maquillage, permettant ainsi la confusion qui symbolise le chaos. 

 Les lupercales : chaque année le 15 février, les Luperques, vêtus seulement des peaux des boucs sacrifiés,  couraient à travers la ville en frappant avec des lanières de peaux de boucs tous ceux qu’ils rencontraient notamment les femmes. Celles-ci ne cherchaient pas à se soustraire aux coups, parce qu’elles croyaient que cela favorisait la grossesse.
Ces Lupercales, assurant le départ d’une nouvelle année, symbolisaient l’intrusion du monde sauvage dans le monde civilisé, celle du désordre dans la vie réglée, celle du monde des morts dans celui des vivants.

 

 Bal  à Géraudot en 1987

 Les Troyens bien sûr  n’ignorent rien de la fameuse « Fête des fous » , « cette imitation de l’orgie païenne » selon l’expression de  Gustave Carré (Histoire populaire de Troyes p 164-165 ).

 « Cette fête se célébrait ordinairement le jour de l’épiphanie et avait pour héros les prêtres et les clercs eux-mêmes. Ceux-ci, travestis en femmes, en gens d’armes, en fous, en animaux, se réunissaient dans la cathédrale où ils élisaient un archevêque des fous. Après avoir conduit le nouveau dignitaire en procession dans la ville, ils revenaient dans l’église pour célébrer une messe grotesque, au milieu des danses et des chansons licencieuses. C’était -selon les témoins-  un effrayant  charivari de blasphèmes et d’énormités … Les autels étaient chargés de viande ; on buvait, on jouait dans l’église et l’on brûlait de vieilles savates en guise d’encens. Ces farces scandaleuses excitèrent souvent l’indignation des membres éclairés du clergé. Il se trouvait pourtant des docteurs pour démontrer qu’une solennité de ce genre était agréable à Dieu. « Nos ancêtres, disait l’un d’eux, furent prud’hommes et très saints, et pourtant ils célébraient la fête des fous. Nous avons tous un grain de folie qui a besoin de s’évaporer. Ne vaut-il pas mieux qu’il fermente à l’église sous les yeux du très haut que dans nos maisons ? La sagesse est liqueur si forte et nous sommes d’un verre si fragile que nous ne saurions la contenir ; il faut donc donner un peu d’air à ce vin généreux pour diminuer un peu sa vigueur afin qu’il ne tourne pas à mal. »

(Du Tillot. « Mémoire pour servir à la Fête des fous ») 

Le masque : renversement des interdits …

 

 

 

 

  Aux "Trois acacias" à Mesnil-Sellières en 1980. Bal de la Coopérative scolaire;

Le masque, le déguisement, assurent l’anonymat de l’individu qui se fond dans le groupe et légitime ainsi ses actions. Les déguisements marquent également une rupture avec le quotidien ; en adoptant un masque, l’homme possède un nouveau rôle ; son comportement change. 

Le jugement du « bonhomme carnaval » …  

 

 Creney.2006 

Notre société policée oublie volontiers ses racines barbares. Aux temps les plus anciens relatés notamment par le Lévitique, l’un des textes fondateurs du monothéisme, le sacrifice n’est pas virtuel.

 « Le mythe raconte que Yahvé pour tester la dévotion d'Abraham lui ordonne le sacrifice de son fils unique... Obéissant Abraham se rend sur le lieu du Sacrifice : mais le récit précise qu' un ange intervient pour arrêter son geste et un bélier, empêtré dans un buisson voisin, sera sacrifié à la place de l'enfant. »   

 

 

 

 Bal  à Géraudot.

« Yahvé parla à Moïse et dit : 

-         Si quelqu’un commet une fraude et pêche par inadvertance en retranchant sur les droits sacrés de Yahvé, il amènera à Yahvé en sacrifice de réparation un bélier sans défaut de son troupeau…  (Lévitique 5.15)… On immolera la victime ...et le prêtre en fera couler le sang sur le pourtour de l’autel. Puis il en offrira toute la graisse : la queue, la graisse qui couvre les entrailles, les deux rognons, la graisse qui y adhère ainsi qu’aux lombes, la masse graisseuse qu’il détachera du foie et des rognons. Le prêtre y fera fumer ces morceaux à l’autel comme mets consumés pour Yahvé. C’est un sacrifice de réparation : »tout mâle parmi les prêtres en pourra manger. On en mangera dans un lieu sacré, c’est une chose très sainte… (Lev.7.1 à 7.6.Traduction. Bible de Jérusalem)  

Athènes entretenait elle-même quelques malheureux qu‘elle pouvait sacrifier quand les tensions sociales renaissaient par exemple lors d’une calamité collective (épidémie, famine, invasion). C’est la pratique du "Pharmakos" à la fois  poison et  remède.

Dans la tradition du Lévitique, le bouc émissaire est promené  à travers  la communauté. Il est censé condenser sur lui toutes les tares et  toutes les souillures. Son sacrifice expulsera le mal hors de la communauté. Dans la litanie du rite, le sacrifice du bouc émissaire  est destiné à calmer la colère des dieux, en réalité  il apaise les pulsions agressives des hommes.  René Girard considère le sacrifice comme une affaire humaine et l’interprète en des termes purement humains. Cela le conduit à une totale réinterprétation de l’histoire d’ Œdipe : un cas parmi d’autres de bouc émissaire. « Une idole fracassée »: l’étranger libérateur de Thèbes  subit un revirement d’affect de la part de son peuple lorsque la peste s’abat sur la ville. Il est victime d’une mystification galopante : des rumeurs courent sur son compte ( le parricide,  l’inceste) mais ce ne sont que des fabulations, des prétextes pour exposer le roi à la vindicte populaire.

 

 

 

 

  Aux "Trois acacias" avec la Coopérative scolaire: premier prix de costume pour Catherine! 

Roi ou seigneur. A Marcoussis, l’un de mes premiers postes d’enseignant, la victime expiatoire était un mannequin représentant le Seigneur de Montlhéry dont la tour ruinée domine encore la plaine vouée aux cultures maraîchères. Dans les années 1970, les villageois revivaient encore l’oppression du maître qui s’octroyait un droit de cuissage sur les « pucelles » du lieu ! 

Le CRAC de Creney a su remettre à l’honneur sur un mode parodique ces festivités mi religieuses, mi païennes. Tout y est. Les masques, la folie permise mais temporaire, la victime expiatoire, le jugement façon « père UBU », le mannequin livré aux flammes. 

« Le symbole du feu
C’est l’hiver qui est condamné, le feu évoquant  le régénération de la lumière grandissante du soleil.

Il permet de purifier de tous les esprits maléfiques nuisibles qui rôdent.

Très concrètement, on promenait des torches dans les vergers contre les parasites (insectes, rongeurs, champignons) lors du premier dimanche de Carême, le dimanche des Brandons. » 
 

 

 Carnaval à l'école de Rouilly-Sacey; mars 2006 

Loin de moi  l’idée de minimiser l’ampleur de la protestation populaire en cours contre une loi inique. Cependant, un anthropologue du futur ne pourra sans doute pas esquiver certaines analogies. A l’Université de Toulouse occupée, une lutte vocale opposait anarchistes et communistes :  

« Le  printemps sera Noir ! »  criaient les uns, « …sera Rouge ! » répondaient les autres… Le printemps sera, c’est certain, de retour chaque année… Et les Seigneurs d’aujourd’hui seraient bien inspirés s’ils méditaient la sage pensée du « Docteur » champenois cité ci-dessus.

 

 

 

 

  Manifestation à Troyes. Mars 2006.

« La sagesse est liqueur si forte et nous sommes d’un verre si fragile que nous ne saurions la contenir ; il faut donc donner un peu d’air à ce vin généreux pour diminuer un peu sa vigueur afin qu’il ne tourne pas à mal. »

 

 

 

Par Petits potins_10 - Publié dans : Histoire locale. Patrimoine
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