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« Nos enfants nous accuseront »
Un documentaire de Jean-Paul Jaud
par Denis Corpet
Denis Corpet est professeur d’Hygiène et Nutrition Humaine à l’ENV (École nationale vétérinaire) de Toulouse et dirige une équipe INRA « Aliments
& Cancers ».
Page personnelle et base de données de cancérologie
Le film met sur un même pied deux dangers différents : Pour les agriculteurs, il y a effectivement une toxicité démontrée de certains pesticides. Dans mon domaine de compétence, on constate que certains cancers sont plus fréquents chez les agriculteurs. Ce sont des cancers relativement rares et l’excès de risque n’est pas très fort : la méta-analyse de Merhi et al. (2007) regroupe l’ensemble des études épidémiologiques publiées avant 2006 et montre que le risque d’avoir un cancer hématopoïétique chez les agriculteurs exposés aux pesticides est multiplié par 1,3 par rapport aux témoins non exposés. Comme le suggère le récent rapport d’expertise collective INSERM "Cancers et environnement", il est probable, mais non démontré, que cet excès de risque soit dû à la contamination par certains pesticides. Il serait donc raisonnable de chercher à remplacer ces pesticides et à mieux protéger ceux qui les utilisent (masque, gants, combinaisons). La population générale mange des aliments pouvant contenir des doses de l’ordre du millionième des doses reçues par l’agriculteur. Il est très probable qu’il n’y a, à ces doses, pas d’effet du tout : si l’extrapolation était linéaire, le risque d’avoir un cancer hématopoïétique serait multiplié par 1,0000003, ce qui est infime. De plus, la majorité des mécanismes de toxicité passent par un effet seuil : en dessous d’une certaine dose, on n’observe plus d’effet du tout. Ce qui peut expliquer qu’on n’ait jamais pu voir une quelconque toxicité des aliments « non-Bio » : si elle existe, elle est beaucoup trop faible pour qu’on puisse l’observer. Deuxièmement, dans la bande-annonce, le film fait appel à un scientifique unique, qui affirme que la toxicité des produits non-bio est connue et démontrée. Il s’agit du Professeur P. Belpomme, cancérologue clinicien qui a publié une centaine d’essais cliniques sur l’utilisation curative de médicaments cytotoxiques. Il a très récemment publié deux articles qui font l’hypothèse, sans la démontrer, que les pesticides provoquent des cancers, dont l’augmentation est dramatique dans les pays développés. Pour étayer son discours, P. Belpomme affirme des choses inexactes, notamment que le nombre de cancers augmente beaucoup, alors que ce nombre est stable si l’on tient compte du vieillissement de la population et de l’amélioration des techniques de détection (Camillieri et Langevin-Joliot, 2005 ; Hill et Doyon, 2008). Enfin, la conférence introductive du film ressemble aussi, de mon point de vue, à une escroquerie intellectuelle : le conférencier, John Peterson Myers, dans le grand amphithéâtre de l’UNESCO, commence par demander à tous ceux qui ont un proche atteint d’une maladie grave de lever la main : presque tout le monde lève la main dans l’amphi. Il continue en affirmant que ces maladies graves sont toutes liées à l’environnement et qu’il y a donc urgence à protéger celui-ci. Cela n’a rien d’une démonstration, c’est plutôt une « manipulation » : bien sûr qu’on connaît tous des gens qui ont (ou qui ont eu) une maladie grave, et c’était déjà vrai il y a deux mille ans ! Bien sûr que toutes ces maladies sont liées, en partie, à l’environnement. Mais « environnement » a deux significations différentes : il ne faut pas confondre environnement au sens de pollution (ce qui est sous-entendu par l’orateur), avec environnement envisagé comme ce qui est extrinsèque, qui environne l’Homme, incluant le climat, l’alimentation, le mode de vie (tabac !), l’hygiène, les infections virales et la pollution. Jouer ainsi sur les mots me semble confiner à la malhonnêteté : en tout cas, l’utilisation qui est faite ici de son discours me donne cette impression.
Cette bande-annonce nous incite à être attentifs au contenu du documentaire et prêts à expliquer autour de nous que
l’émotion provoquée par les images ne correspond pas forcément à des réalités démontrées. À se focaliser sur des problèmes inexistants ou mineurs, on risque de négliger les problèmes
importants pour la société et pour l’humanité." Références
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