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« AU PREMIER MAI
FRANC BOUQUET DE MUGUET … »
(Robert Desnos)
Sur mon écran domestique, une « vedette » jeune et souriante est interrogée :
« Le premier mai, ça représente quoi pour vous ?
- C’est une fête … un truc religieux non ? Euh …j’ sais pas… »
L’aveu d’ignorance est le début de l’instruction… Il n’est pas impossible que cette gracieuse enfant soit comme on dit « représentative ». Eclairons donc nos lanternes.
De fait, rien n’est simple. Au moins trois traditions se bousculent.
- Dans nos campagnes, on voyait il n’y a guère, chacun ranger soigneusement sa cour ou son jardin la veille du premier mai en prévision de chahuts nocturnes. Le lendemain, le portail de certaines maisons s’ornait de hauts branchages fraîchement coupés. Marquage galant au domicile des jeunes filles « à marier » dans un avenir plus ou moins lointain. Les parents, hilares ou furieux selon les caractères récupéraient à droite à gauche, qui un salon de jardin, qui une persienne, une chanlate cabossée, voire une herse ou un tombereau. Les mares et la cour de la mairie étaient à Mesnil-Sellières des dépôts appréciés des farceurs. Et l’on put voir, certaine année que je ne dirai pas, l’instituteur du village perché sur un escabeau, occupé à démêler à l’aide d’un râteau, son tuyau d’arrosage que des garnements avaient soigneusement tricoté dans les hautes branches des noyers de la cour de l’école !
Mesnil-Sellières: les farceurs ont frappé: les objets ramassés dans la nuit sont accumulés cour de l'école.
- Le jour du premier mai , on allait en famille cueillir dans les bois de Dosches les fameux brins. Des gosses avaient pris les devants et vendaient à leur compte le produit de leur cueillette. Cela se fait encore.
Le muguet du PCF: une vente militante traditionnelle. ici à Troyes vers 1975.
- Quelques irréductibles préfèrent retrouver dans la rue leurs camarades et manifester drapeaux au vent. Ils sont plus nombreux dans les grandes villes. Le syndicaliste des champs est moins actif en mai.
La nuit de « mai »
Les celtes, qui n’étaient pas forcément nos ancêtres, divisaient l’année en 2 saisons : l’hiver commençant le 1er novembre (Samain devenue Halloween) , et l’été débutant le 1er mai (Beltaine. Là na Bealtaine = 1er mai en gaëlique). Les pays germaniques célébraient la nuit de Walpurgis, les Italiens les calendes de mai ( calende= premier jour du mois)
Le mois de mai a donné son nom au « mai », rameau de feuillage en l’honneur du printemps (frons festa en latin). « On allait aux boys quérir du may » pour planter le mai devant la porte d’une personne qu’on souhaitait honorer.
« Le Dieu d'Amour est coutumier,
A ce jour, de fête tenir,
Pour amoureux coeurs fêter
Qui désirent de le servir;
Pour ce fait, les arbres couvrir
De fleurs et les champs de vert gai,
Pour la fête plus embellir,
Ce premier jour du mois de mai» .
Charles d’Orléans
Le muguet.
Mai est aussi le mois des fleurs. Les Romains célébraient les Floralia au début de ami en l’honneur de la déesse Flora. En Grèce, cette fête portait le nom de Anthestéries (Anthos = fleur). La tradition consistait à suspendre des fleurs à l’entrée des maisons. C’était aussi la date à laquelle les navigateurs reprenaient la mer.
En France , le muguet doit son nom au parfum de muscade. Mugueter, signifiait conter fleurette (flirter) , un muguet était un jeune élégant, la fille était une « muguette » au parfum de muguet. « Un muguet affecte d’estre propre, paré, mignon auprès des Dames ; c’est un muguet ; i fait le muguet. Dans ce sens on dit venustulus en latin » (Dictionnaire Nicot)
On appelait aussi la fleur « lis des vallées » (« Lily of the valley » en anglais). Les allemands disent « Maiglöckchen » ( clochettes de mai) , les Espagnols « muguete » et les italiens « mughetto »
La plante est originaire du Japon. Elle fut acclimatée en France depuis le Moyen-âge. Son nom scientifique est « convallaria maialis » (convallis= vallée encaissée et maialis = mai). C’est une plante herbacée vivace de 10 à
On attribue au roi Charles IX la tradition d’offrir du muguet le 1er mai en guise de porte bonheur. Si l’anecdote est vraie on ne peut que saluer ce moment de poésie dans un monde de brutes ( Revoir le film « La reine Margot » par exemple). Il y aurait eu ensuite, dans toute l’Europe, des « bals du muguet », les seuls de l’année dont les parents étaient exclus. Les demoiselles s’habillaient de blanc et les jeunes gens portaient muguet à la boutonnière. Il n’y a guère, les jeunes filles de Mesnil-Sellières invitaient les garçons à une « boum » dans la petite salle de répétitions. On appelait ça « le retour des mais »
La fête du travail.
L’idée de « Fête du travail » revient à Fabre d’Eglantine, qui l’institue le 24 octobre 1793, dans son rapport sur le calendrier républicain. Il en fixe la date au 19 septembre entre le « jour du génie » et le « jour de l’opinion. ». Saint-Just, établira les fêtes publiques le 1er de chaque mois, la fête du travail ayant lieu le 1er pluviôse (20 ou 31 janvier).
En 1848,
Mais l’origine de notre premier mai férié réside naturellement dans l’action syndicale et plus précisément dans la revendication pour la réduction du temps de travail.
La date fut choisie en 1889, au « Congrès international ouvrier socialiste ( II ème Internationale des Travailleurs) » réuni à Paris à l’occasion du centenaire de la révolution française
Le 20 juillet, sur proposition de Raymond Lavigne 391 délégués représentant 22 pays votèrent la résolution suivante :
« Il sera organisé une grande manifestation le 1er Mai, de manière que, dans tous les pays et dans toutes les villes à la fois, le même jour convenu, les travailleurs mettent les pouvoirs publics en demeure de réduire légalement à huit heures la journée de travail et d'appliquer les autres résolutions du congrès international de Paris.. » L’ « Américan fédération of labour » l’avait déjà adopté aux EU.
Ce choix est symbolique. Il fait suite aux événements survenus
à Chicago le 1er mai 1886
et les jours suivants. L’obtention de la journée de 8 heures était au centre des revendications des travailleurs des Etats-Unis. Les « Knights of labour » ( « Les Chevaliers du Travail », premier syndicat d’audience nationale aux EU ) avaient décidé la grève. Ils voulaient faire du 1er mai un jour de revendication pour les 8 heures. Le samedi 1er mai 1886, par un beau jour ensoleillé, « … les ouvriers, dans leurs plus beaux vêtements, accompagnés de leurs familles, défilèrent par milliers dans les rues, sous les yeux de la police, de l’armée et des gardes privés. La manifestation se termina sur les bords du Lac Michigan, où les principaux orateurs, parmi lesquels Albert Parsons et August Spies prirent la parole. Dans la seule ville de Chicago, 80000 ouvriers participèrent à la manifestation. »
Le lundi suivant, le mouvement de grève continua. Le patronat de l’usine McCormick (outillage agricole) décida le lock-out et tenta de remplacer ses employés par des briseurs de grève. Des incidents éclatèrent et la police ouvrit le feu , abattant six hommes. Une manifestation de protestation fut organisée le lendemain sur la place de Haymarket, non loin d’un des commissariat de police de Chicago. La manifestation se déroula dans le calme. Après les prises de parole, 180 policiers, matraque en main firent irruption parmi les manifestants. Sam Fielden, un des organisateurs eut juste le temps de répliquer que la foule était paisible, lorsqu’une bombe explosa au milieu des policiers faisant un mort et sept blessés. La police ouvrit le feu sur la foule. Il y eut de nouveau un tué et de nombreux blessés parmi les manifestants. On ne retrouva jamais le lanceur de la bombe. Les autorités arrêtèrent les représentants des ouvriers de Chicago : Albert Parsons, August Spies, Michael Schwab, George Engel, Adolph Fisher, Samuel Fielden et Louis Lingg. Ils furent tous condamnés à être pendus. Parsons, Spies, Fischer et Engels furent exécutés. Les autres virent la sanction commuée en peine de prison à vie. Lingg se serait suicidé dans sa cellule. Le procès de Chicago inaugura une ère de terreur pour le mouvement ouvrier aux EU. Les dernières paroles de Spies auraient été :
« Il viendra le temps où notre silence sera plus puissant que les voix que vous étranglez aujourd’hui… »
Suite à la motion de l’Internationale ouvrière, une tradition allait naître. Paris connut en 1890 son premier « premier mai ». Un jeudi. Diverses manifestations étaient organisées en Allemagne, en Autriche, en Angleterre, en Belgique, en Hollande, en Roumanie, en Espagne, en Suède, en Norvège, au Danemark…
et aussi à Troyes…
Le préfet a interdit un rassemblement pour la journée d’action dans la salle du marché Saint-Nizier.. Les manifestants font porter une lettre au Préfet qui refuse de recevoir les délégués. La salle Saint-Nizier est occupée par les chasseurs à pied. Malgré une lettre du maire autorisant la réunion, les militaires s’opposent à l’entrée des manifestants. Le Maire de Troyes, à nouveau sollicité refuse d’accorder une autre salle. Durant ce temps la foule grossit. La police tente d’arrêter un syndicaliste qui distribue des brochures. « de différents côtés affluent les ouvriers. C’est par équipes d’ateliers qu’ils se présentent. Le chômage (grève) a certes été plus complet que nous l’espérions, car, à chaque instant, nous entendons dire : « Ce sont les ouvriers de tel ou tel atelier qui viennent se joindre à nous » A partir de ce moment un grand mouvement se produit dans toute la ville : les rues sont pleines de travailleurs qui discutent et se dirigent vers l’endroit où devait avoir lieu la fête du travail. Enfin, à huit heures du soir, la place Saint-Nizier est noire de monde et les rues adjacentes sont absolument encombrées. C’est alors que tout à coup… on entend une centaine de citoyens entonner ce refrain :
« C’est huit heures, huit heures, huit heures
C’est huit heures qu’il nous faut
Oh ! Oh ! Oh ! Oh ! »*
Et aussitôt tout le monde s’ébranle, et c’est de plus de 4000 poitrines que sort le refrain ci-dessus devenu signe de ralliement. Dans la rue de
La manifestation sort de la ville et se rend à Sainte Savine. Dans une cour, une charrette fait office de tribune. Les orateurs expliquent les démarches entreprises en vain auprès des autorités et concluent qu’après une aussi magnifique manifestation il ne faut pas donner prise aux provocations. La dispersion dans le calme est prononcée. C’est alors qu’on entend des coups de feu… » Nous entendons les balles siffler et plusieurs personnes sont blessées, une femme s’affaisse, les gendarmes se précipitent sur elle à coups de sabre. Alors une véritable lutte s’engage, on cherche à se défendre, des pierres sont lancées, plusieurs maisons sont envahies, et peu après on jette jusqu’aux tuiles d’un toit sur lequel plusieurs ont pu monter. Plusieurs gendarmes sont blessés… Des charges ont lieu. On fait des arrestations en masse. Nous entendons des sous officiers de chasseurs commander « de foutre des coups de baïonnette dans le ventre de tout le monde… » Cela va durer jusqu’à la nuit. Des patrouilles de cavalerie sillonneront la ville en tous sens. Dans les casernes, on entend les soldats chanter.
Il y aura eu ce jour là d’importantes manifestations dans 138 villes de province. Comme vous pouvez l’imaginer, on ne s’offre pas alors de muguet ! A Paris, des manifestants arboraient un triangle rouge, les trois côtés symbolisant trois fois huit heures : 8 heures de travail, huit heures de repos, huit heures de sommeil. Durant les années suivantes on adoptera la fleur d’églantine, emblème de
« Un Premier Mai sans colère,
Ce n’est pas un Premier Mai… »
1896.Charles Gros (professeur au Lycée de Troyes. Poète et socialiste)
La solidarité internationale, toujours... Ici contre Franco dans les années 70.
L’année suivante, à Fourmies dans le Nord de
dans le hall de La Bourse du travail: collecte au profit du Viet-Nam en 1969...
a journée de 8 heures sera officiellement instituée en France le 25 avril 1919. Le premier mai suivant, la manifestation fêtant l’événement sera durement réprimée. Les affrontements sont violents aussi à l’étranger. En Allemagne, en 1929, on dénombre 33 morts et plus de 200 blessés.
petite baisse de forme à Troyes dans les années 70... c'est le temps des après-midi récréatives à la Bourse. Magicien et clowns...
En 1937, le premier mai donne lieu à de grandes manifestations. Le muguet, déjà apparu en Ile de France en 1907 (on le cueillait dans les bois de Chaville, de Meudon) a définitivement remplacé l’églantine. On le vend entouré d’un ruban rouge.
une plaque commémorative qui sera on l'espère, préservée lors des projets d'aménagement commerciaux de la Bourse du travail.
Durant l’occupation, les nazis et leurs collaborateurs font du 1er mai une fête officielle ( loi du 12 avril 1941) Ainsi, plus de grève ni de manifestations. Le jour est chômé , mais 50% du salaire est versé au secours national.
prise de parole intersyndicale...
Le 29 avril 1947, le premier mai est déclaré jour chômé et payé. Il n’existe pas légalement de « Fête du travail », mais un jour férié. Les manifestations de solidarité internationale se sont poursuivies jusqu’à nos jours, les revendications mises en avant dépendant de l’actualité de chaque pays. La plus importante à laquelle je me souvienne d’avoir participé fut celle de 1968, deux jours avant le déclenchement des événements violents au quartier latin à Paris (vendredi 3 mai )
* Le refrain sera complété par Etienne Pédron en 1891 :
2006: la municipalité de Troyes a programmé la fin de la Bourse du Travail. Apéritif commémoratif!
« Les travailleurs de l’usine
De l’atelier, du bureau
Ont des salaires de famine
Sont réduits au pain, à l’eau
C’est huit heures, huit heures, huit heures…
Pour éviter le chômage
C’est huit heures qu’il nous faut
Allons amis du courage
De l’accord et crions haut… »
Sources :
-
- Journal « le Combat »
- « 1er mai- 90 ans de lutte révolutionnaire. André Robel . Ed. La courtille
et quelques sites parmi beaucoup....
- http://cnt-ait.info/index.php3
- http://www.force-ouvriere.com/journal/histoire1/247.html
- http://histoire-sociale.univ-paris1.fr/Collo/tartakowsky-assoc-synd.pdf
- http://www.seniorplanet.fr/sp.fr.php?id=10631&action=article&id_cat=337&page=1
- http://www.sap-pos.org/fr/histoire/histoire_1mai.htm malgré beaucoup de fautes d’orthographe…
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