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Les écoliers de Géraudot s’étaient joints à ceux de Mesnil-Sellières cette année
pour fêter la mi-carême.
Le soleil était au rendez-vous, mais un petit vent frais obligea hélas les enfants à garder blousons et manteaux, ce qui masque le déguisement ! Un comble.
Un rendez-vous attendu.
La cavalcade de mi-carême est une tradition
bien ancrée. Les parents s’étant déjà grimés à l’occasion du bal masqué de l’association qui les réunit (ici), les enfants se
devaient de montrer de quoi ils étaient capables en matière de déguisement. Pour cela, la date de mi-carême a été de longue date retenue afin de bénéficier d’une météo plus favorable. Ce ne fut
pas toujours un calcul probant. (voir l’année 2006, ici et 2007 là)
La nature pourtant invite généralement à l’escapade. Ce pourrait être l’origine de ces festivités antiques associées aux saisons : la mi-carême est aussi gaie qu’Halloween est délicieusement
lugubre. Foin des squelettes et des sorcières. Gitanes, clowns et musiciens arborent costumes colorés. Nul sort ne menace les villageois. Heureusement d’ailleurs, car les modifications du
calendrier scolaire ayant fait du samedi matin jour chômé, le défilé se fit le vendredi ce qui priva les familles laborieuses d’une visite inopinée.
Mi-carême n’est pas carnaval.
« Le tems du carnaval commence le lendemain des Rois6, ou le 7 de Janvier, & dure jusqu'au carême7. Les bals, les festins, les mariages, se font principalement dans le carnaval. »
On connaît les grandes festivités lointaines : Nice, Rio, nos villes du Nord, l’Allemagne. Plus près de nous, le village de Creney maintient à bout de bras un Carnaval fort prisé quoique décalé dans le temps. La Mi-carême a une autre histoire. Les « jours gras » dont le fameux mardi marquent la fin de la période de carnaval. Pour les chrétiens, on entre alors en « carême ».
« Le nom carême provient de la contraction du mot latin quadragesima, qui signifie quarantième. Il s'agit naturellement d'une référence au jour de Pâques, qui termine le carême. La durée de quarante jours se réfère à la fois au jeûne de Moïse et aux quarante jours de Jésus dans le désert, Les dimanches n’en faisant pas partie, le carême s'étend sur quarante-six jours.
La pratique du carême consistait sans doute à l'origine à jeûner pendant les quelques jours qui précédaient Pâques. Puis, la durée du carême s'étendit et la « xérophagie » fut prescrite, c'est-à-dire l'usage exclusif du pain et des fruits secs pendant le temps qui correspondait au carême.
Au VIIe siècle, le carême fut établi dans son calendrier actuel. À cette époque, le jeûne consistait à ne prendre qu'un repas quotidien et à s'abstenir de toute nourriture les jours du Vendredi et du Samedi saints. De plus, les trois dimanches précédant le carême — la Septuagésime, la Sexagésime et la Quinquagésime — étaient eux-mêmes inclus dans la préparation de Pâques. Cependant, les prescriptions de jeûne se relâchèrent très vite et, dès le XIIIe siècle, le repas de midi était autorisé et complété d'une collation le soir…. » . Notons que les musulmans ont une pratique similaire avec le ramadan.
Adoucir les rigueurs du jeûne ?
Qu’une telle durée de privations ait été jugée trop difficile à supporter ou que le classique recouvrement des coutumes en soit l’origine, la mi-carême se fêtait le troisième jeudi
de carême :
« …On suppose que l'usage de ces réjouissances s'est répandu à la suite de la coutume établie dans quelques petites villes, parmi les jeunes gens, de donner le mardi gras un dernier bal aux jeunes filles. Celles-ci offraient, à leur tour, une fête le troisième jeudi de Carême… »
L’explication n’est pas garantie. Benjamin Gastineau écrit en 1855:
« Paris ne célèbre pas seule la mi-carême ; la banlieue, diverses provinces de la France la fêtent aussi. Dans beaucoup de villes, les jeunes filles et les porteurs d'eau prennent leur fête à cette époque de l'année. »
Pourquoi des porteurs d’eau ? C’est que cette mi-carême si peu chrétienne était la fête des blanchisseuses, importante corporation féminine œuvrant dans des dizaines de lavoirs et bateaux-lavoirs. Femmes et jeunes filles élisaient une « reine » sur leur lieu de travail et prenaient pour déguisement les linges qu’elles travaillaient à longueur d’année :
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« Soyons gais ! C'est la Mi-carême ! Crions : Ohé ! tous à la fois, Et regardons passer la crème Du tuyautage et de l'empois ! C'est la fête des Blanchisseuses On va contempler les bras nus D'un tas de petites noceuses Figurant Minerve ou Vénus. Sur les chars où toute la clique Dès le matin se cramponna, Nous entendrons cette musique Qui fait rêver à Namouna,(1) Les dames plus ou moins bien mises, Les messieurs plus ou moins exquis, Auront emprunté les chemises Des duchesses et des marquis… |
(1)Ballet d’Edouard Lalo.
« Miss France » avant l'heure?
On élira ensuite une reine de toutes les blanchisseuses. Certaines sont restées célèbres telle Jeanne Sauterie – ce n’est pas un pseudonyme- élue à
Paris à 18 ans et qui conserva le titre durant dix sept ans déguisée en Diane chasseresse !
Bals et défilés accompagnaient ces festivités. Il se dit même que le « cancan » ou « coin coin » y fut inventé, l’élasticité des danseuses laissant présager selon des contemporains « une souplesse morale au moins égale… »
On y mange aussi.
« LE GRAND–HÔTEL
MENU DU DÎNER–CONCERT DE LA MI-CARÊME
Potage Crême de Volaille Lucullus
Petite croustade feuilletée à la Masséna
Sole Sauce Crevettes
Croquette Parmentier
Clos Marathon 1883
Filet de bœuf à la Richelieu
Pain de lapereau à la Montmiral
Poularde de la Bresse truffée à la Périgourdine
Salade Japonaise
Haricots verts panachés à la Maître d'Hôtel
Savarin au Kirsch
Glace Bombe Chateaubriand
Desserts
Poires, Macarons, Gaufres, Pommes de Calville, etc.
Médoc Grand-Hôtel
Pendant le dîner, l'orchestre de M. Eusèbe Lucas se fera
entendre. »
Et les étudiants manifestent à leur façon :
« Programme de la Mi-carême des étudiants de Paris, en 1895
Le comité central des étudiants vient d'arrêter, en ce qui le concerne, le programme de la cavalcade de la Mi-carême.
Rendez-vous place de la Sorbonne.
Départ à onze heures pour le Boulevard Saint Michel, rues de Médicis et de l'Odéon, le boulevard Saint Germain.
Fusion, au Cours-la-Reine, avec la cavalcade des blanchisseuses.
À l'arrivée du cortège, place de l’Hôtel de Ville.
Simulacre d'une course de taureaux.
Défilé devant le char de la reine des reines et rentrée au Quartier latin.
Le soir, place du Panthéon, autodafé du "Prince Carnaval" .
A sept heures, grand dîner fraternel à l'hôtel des Sociétés savantes, rue Serpente, et grand bal auquel la reine des reines est invitée. »
Offenbach lui-même composera un opéra à la gloire de la reine des blanchisseuses dénommée « La belle Lurette » ! (Nous étudierons entre adultes l’étymologie supposée de l’expression…)
Et les chansonniers de s’en donner à chœur joie : ainsi l’air de la « Reine des Reines », interprêté par Mlle Valti à la Scala (extraits):
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- 1 -
Dans le
corps des blanchisseurs Refrain
V'là la
rein'qui passe! |
Un siècle austère ?
Merci à nos petits écoliers – et à leurs professeures- de nous avoir permis de remettre modestement en mémoire d’autres temps et d’autres mœurs… C’est que nous ne sommes plus à la fête tous les
jours. Il semblerait que l’esprit et les faces de carême l’aient emporté. Néanmoins et pour prolonger un peu le rêve lisons comment se célèbre la Mi-carême à L’Isle-aux-Grues
(Québec) :
« …Les hommes … sont déguisés par les femmes du village qui s'investissent souvent des mois durant à confectionner de somptueux costumes. En groupes plus ou moins importants, les « mi-carêmes » défilent dans le village, de maison en maison. Ils visitent les salons et les cuisines où on leur a préparé des mets et des boissons alcoolisées. Lorsque le groupe de lurons masqués - plus ou moins éméchés à mesure qu'avance la soirée - investissent un salon en dansant et faisant toutes sortes de simagrées, les enfants encore debout à cette heure tardive, et n'attendant que ce moment, s'écrient typiquement : « les Mi-carêmes !, les Mi-carêmes !» - un peu à la manière dont ils s'exclameraient à la vue d'un Père Noël, tandis que les adultes tentent de deviner qui se cache derrière le masque (l'identité des Mi-carêmes est un secret chèrement gardé jusqu'à la toute fin des festivités, qui durent cinq soirs). Ce n'est que lors d'un dernier tour de piste dans une grande salle communautaire le soir du samedi que les Mi-carêmes finissent par retirer leur masques dévoilant leur identité, au grand plaisir des spectateurs. Le lendemain matin, dimanche, une messe est célébrée à l'église du village et il est de coutume que les Mi-carêmes assistent à l'office encore vêtus de leur costume de la veille. »
Une belle façon de réconcilier les traditions !
Quant à nos Parisiennes, certaines s’en occupent :
« La Mi-carême n'est plus un jour chômé en France. C'est pourquoi, en avril 2008, la renaissance de la fête des blanchisseuses a été proposée pour le dimanche qui précède la Mi-carême. « « L'association festive féminine Cœurs-Sœurs », créée en référence à la Corda Fratres (Fédération internationale des étudiants organisation internationale, ni politique, ni religieuse, festive et fraternelle d'étudiants fondée à Turin le 15 novembre 1898), a pris en charge l'organisation de cet événement. Présidée par Alexandra Bristiel elle a proposé qu'à cette occasion toutes les femmes se costument en reines et les hommes en femmes, en référence au Carnaval de Dunkerque et aux Carnavals d'Allemagne…La prochaine édition de la Fête des blanchisseuses, baptisée Carnaval des Femmes est prévue le 14 mars 2010.
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