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Tridi 23 brumaire an 215. (garance)
Cérémonie du 11 novembre.
La pluie cette année accompagnait les courageux participants à la commémoration de l’armistice mettant fin à la « Grande guerre ». La fréquentation ne faiblit pas. On a même pu noter une présence plus nombreuse des enfants des écoles. Après le dépôt des gerbes au cimetière, ponctué par l’appel des noms des combattants, une importante délégation se rendit au Monument aux morts.
Compte tenu des intempéries, la lecture de la déclaration ministérielle fut effectuée dans la grande salle de l’Espace maillotin.
Il ne restait dit -on que 5 rescapés de l’effroyable épreuve qui ensanglanta l’Europe. L’un d’eux est décédé à la veille des commémorations. Une question fut posée durant les conversations suivant la cérémonie :
« Faudra-t-il continuer à célébrer le 11 novembre lorsqu’il n’y aura plus de survivants ? »
La réponse dépend évidemment du contenu que l’on prête à ce rassemblement. Pour notre part, nous essaierons de continuer à collecter les souvenirs et les documents susceptibles de nourrir la mémoire et la connaissance des événements. Notre génération a connu les témoins, entendu les récits. Un grand père ayant combattu à Verdun racontait parfois des anecdotes : un cheval tué sous lui, coupé en deux par une explosion, la boue et
« A nos poilus qui sont su’l front
Qu’est ce qu’il leur faut comme distraction ?
Une femme ! Une femme !... »
La chaine unique de télévision diffusait régulièrement « Les Croix de bois » (de Raymond Bernard, d’après le roman de Roland Dorgelès.1932 avec Pierre Blanchard, Charles Vanel et Antonin Artaud ) , et plus rarement les deux versions du « J’accuse » d’Abel Gance (1919 muette et 1938 sonorisée). Par contre, le film de Kubrick, « Les sentiers de la gloire » d'après le roman de Humphrey Cobb , sorti en 1957 fut interdit. On ne pourra le voir qu’en …1975 !
http://www.cndp.fr/Tice/Teledoc/dossiers/dossier_sentiers.htm
Les livres, romans et témoignages, donnaient voix aux millions de disparus, ceux de Dorgelès, de Georges Duhamel, de E.M. Remarque, de Maurice Genevoix, Blaise Cendrars et bien sûr « Le feu » d’Henri Barbusse. Peu «d’ embusqués » alors chez les intellectuels. D’ Alain Fournier, disparu au combat ou Charles Péguy tué près de Meaux en septembre 1914 à Louis Pergaud, la liste est longue.
http://andre.bourgeois.9online.fr/ecrivains_morts_a_la_guerre.htm (un site « engagé)
Peut-être a-t-on un peu oublié à quel point cette guerre bouleversa les esprits et créa les grandes fractures politiques et idéologiques qui marquèrent le siècle. Jacques Duclos, dans ses mémoires, montre bien à quel point la guerre a pesé dans le ralliement de la majorité des socialistes français à la 3ème Internationale née de
La tâche d’éclairer le passé est désormais entre les mains des historiens. L’ouverture des archives a permis de mettre en lumière des aspects longtemps niés : les fraternisations, les mutineries,
A Mesnil-Sellières, il a été possible de consigner par écrit les récits des témoins, non pas des combats, mais de la vie quotidienne durant la « Grande guerre ». En voici un résumé tel qu’il fut publié dans le bulletin cantonal en 1983.
« Au temps des croix de bois »
« Reconnaîtrez-vous nos village, nos tranchées, les boyaux que nous avons creusés, les croix que nous avons plantées ? »
Roland Dorgelès.
Photo scolaire prise vers 1905 (?), devant l'ancienne école.
Ces enfants connaîtront la guerre: certains y laisseront la vie.
De haut en bas et de gauche à droite: Marthe Chasseux; Juliette Chasseux; Yvonne Perrier; Octave Chenevotot; x ;x ; Charles Crenez; Hector Berthelin;
Georgette Thiénot; Marguerite Somsois; Henriette Delacour; Florida Poirier; M Firmin, instituteur; Lucien Bazin; x ; x
x; x; Yvonne Briet( Gublin); x ; x; Berthelin Marcel; Irénée Poirier; Berthelin Fernand; André Crenez
assis au premier rang: Odette Thiénot; Rosa Tisserand; Julia Lagesse; Henri Crenez; George Bazin.
Les premiers coups de feu furent tirés, l’un contre un archiduc, quelque part en Bosnie et d’autres à Paris qui tuèrent Jaurès. Il ne fallut pas longtemps pour qu’en parvienne l’écho à Mesnil-Sellières.
L’année 14
Ernest Chasseux, le garde champêtre, et sa femme surnommés "le Baron et la Baronne".
La nouvelle éclate le samedi 1er août, alors que presque tout le monde est à la moisson qui commence. Les cloches de la chapelle qui annoncent rarement de bonnes nouvelles ont pris le rythme du tocsin. De partout on accourt.
« Immédiatement et sans délai », c’est ainsi qu’ils doivent partir, les hommes, tous les hommes de 21 à 48 ans. Les plus vieux, les chargés de famille nombreuses seront garde-voie, ou à l’arrière. Les autres au front. Ils formeront le fameux vingtième corps de l’est, celui qui doit recevoir le premier choc. Les chevaux, les carrioles sont réquisitionnés par l’armée, les trains réservés aux militaires. Sur
La gare de Rouilly-Géraudot: quai d'embarquement militaire.
Dans les derniers jours du mois d’août, un sourd grondement semble venir du nord du département : c’est le canon ! On savait déjà que l’armée française battait en retraite grâce au « communiqué » affiché chaque jour à
Les garde-voies de Mesnil-Dosches. Au centre avec les galons, Isaïe tisserand qui sera plus tard maire de Mesnil-Sellières.
Au début de septembre arrivent de lamentables équipages : femmes, enfants, vieillards, entassés dans de grands chariots à quatre roues qui viennent des Ardennes, de la Meuse, de la Marne et fuient l’avance allemande. Ils se suivent jours et nuits. Certains sont en route depuis une semaine et un groupe d’Ardennais décide de s’arrêter à Mesnil-Sellières. Ils viennent de Raucourt, de Novy-Chevrières, de Floing, de Launois… On les installe comme on peut, dans les granges, les maisons inoccupées.
Le 5 septembre, les bruits de la bataille se rapprochent. La nuit, on voit la lueur des combats. Les Allemands sont à Mailly. La 4ème armée qui bat en retraite doit arriver bientôt dans la région de Piney et d’Auzon. Foch est à Plancy, et il établit ses arrières gardes sur une ligne qui va de Sommesous à Maizières-la-Grande-Paroisse en passant par Arcis-sur-Aube. Joffre, le général en chef qui, depuis le 1er septembre avait installé son quartier général dans une école de Bar-sur-Aube est parti pour Châtillon-sur-Seine. Certains au village commencent à prendre leurs dispositions de départ.
Le 6 septembre, entre 5h et 6 h du matin, sur des ordres reçus la veille au soir, Foch déclenche
Fernand berthelin, devant ce qui sera longtemps la maison "Perrier", et durant le cantonnement du 154 RI, le mess des officiers.
« L’arrière tient… »
Il va donc falloir s’organiser et le sort des réfugiés qu’on avait cru provisoire préoccupe les autorités. Ils sont quatre-vingt dans le village, pour la plupart démunis de tout. Mme Marguerite Maurice raconte : « Je suis partie de Raucourt à la déclaration de guerre en août 1914 avec ma mère, mon grand-père et ma tante. Mon père étant soldat il venait à Mesnil passer ses permissions et même aidait quelque peu les habitants du mesnil. Ma sœur y est née en novembre 1917. j’ai toujours entendu dire par mes parents que le mesnil avait été pour nous une terre d’accueil et de compréhension… Et en 1940, nous y sommes adoptés de nouveau… » Une autre réfugiée, Mme M… arrive avec ses cinq enfants dont l’aîné a quinze ans et demi. Seul il peut aider la famille à subsister.
Une circulaire préfectorale fixe les obligations des communes : logement, subsistance et assistance médicale gratuite. Une allocation de
Perricourt, Delacour, père de Félix Delacour, Paul Pitié de Bouy-Luxempbourg; x
Ainsi commence l’année 1915. Terrible année. 29 000 tués par mois ! On guette le facteur et plus encore le garde-champêtre Ernest Chasseux – dit Le Baron- chargé des télégrammes. On se répète les noms des victimes : Yvan Poirier du 156ème RI, mort de ses blessures le 30 septembre 1914 à 16 h ; Octave Bazin du 42ème chasseur, mort à Neuvireuil le 2 octobre 1914 ; Octave Bouclier du 160ème RI, mort à l’hôpital de Clamecy ; Baudouin Lucien du 37ème RI retrouvé le 25 septembre 1914 vers Thuignes (Somme) ; Creney Charles auguste du 79 ème RI à Dunkerque en 1915 ; Husson Louis Auguste du 47ème territorial tué le 15 mai 1915 à 8 h au fort St Michel à Verdun. L’une après l’autre les familles sont touchées, le malheur s’étend et l’on tremble lorsqu’on reçoit parfois une simple carte postale : « Chers parents… demain nous remettons ça…partons immédiatement… »
Debout au dernier rang: X ; Henri delacour ; Paul Pitié; Paul Perricourt; X ; X
Assis au premier rang: X ; Bouclier ( de Bouy luxembourg) ; X ; X; X
La vie quotidiennes devient aussi de plus en plus difficile. Le droit de réquisition du blé a été institué et sera étendu aux autres denrées en avril 1916. les militaires visitent les fermes et fixent les quantités qui devront être livrées. Chevaux, vaches, paille, foin, prennent ainsi la route de Troyes ou de la gare de Rouilly-Géraudot. Le travail de la terre souffre de l’absence des hommes. Le 23 avril 1917, la commune s’adresse au Ministère de l’Agriculture pour obtenir 64 quintaux de semences de pommes de terre afin de remettre en culture des terres abandonnées. L’armée prête ses chevaux mais « c’étaient des chevaux canadiens qui ne voulaient rien savoir. Ils ne pouvaient même pas tirer une charrette… » En janvier 1918, la carte de pain et de sucre fait son apparition et le rationnement s’étend en avril. Il faudra désormais prendre chaque mois le chemin de la mairie pour le renouvellement des tickets.
154ème d’Infanterie : adresse Mesnil-Sellières.
Une escouade du 154 RI à Mesnil-Sellières
Au mois de janvier 1917, sous la neige d’un hiver rigoureux, arrive, venant de Dosches, musique en tête et petits drapeaux dans les canons des fusils, le 154ème RI qui vient prendre à Mesnil-Sellières ses cantonnements. Quatre compagnies (250 hommes par compagnie) vont être réparties à Dosches et dans le village. Les soldats s’entassent dans les granges et les greniers, par escouades, dont les numéros sont inscrits sur les maisons. Les quarante musiciens de la clique sont dans la ferme près de la mare du haut, où se rassemble la 33ème compagnie. La musique, elle, se trouve dans la maison de l’ancien maire, M Dujeugny. Une autre habitation accueille les cuisines des soldats, et un peu plus loin, le mess des officiers. Le tailleur travaille sur la route de Bouranton. Vers le bas du pays, on trouve le magasin d’habillement et l’infirmerie. L’infirmier Bertot y fera connaître l’aspirine aux Maillotins. Les officiers sont logés dans les chambres. Il y avait le Capitaine Muller, un Alsacien dont le frère combattait dans l’armée allemande et qui répétait : « Si je le rencontre, je le tuerai… ». Il logeait face à l’école, dans la maison qui fut ensuite transformée en Salle des fêtes. Le Capitaine de Nonencourt habitait près de la mare du Bas. Le Capitaine Hevers et le Sergent Major Aubert résidaient dans le Bout d’en Haut, à côté de chez Elisée Poirier. Une telle cohabitation n’allait pas sans problème. Le jour de la Pentecôte, une grange dont les soldats avaient couvert les cloisons de paille pour se garantir du froid, prit feu et fut détruite. Le poste de garde situé face au logement de pompe (qui servait de prison) , connut le même sort un soir d’hiver. Après la guerre, la commune demanda même des réparations pour les dégâts commis par la troupe dans la Mairie et le cabinet des archives. Pourtant, à l’angoisse des familles séparées, s’ajoutait la tristesse des départs, lorsque les hommes du 15-4 comme on disait, après leur période d’exercice ou de repos partaient pour le front. C’étaient surtout de jeunes recrues. On les connaissait. Certains venaient partager aux tables familiales les colis qu’ils recevaient parfois et des liens s’étaient créés, en particulier avec des jeunes filles. Aussi, lorsque se formait la colonne qui partait à pied vers la gare de Rouilly-Géraudot, étaient-ils accompagnés par les enfants du pays. « C’était triste…ma mère pleurait… » racontaient les anciens. Il faut dire qu’elle en a vu passer cette ligne de chemin de fer, des convois de 14 qui se suivaient à vue, aux trains de blessés qui redescendaient sur Troyes. Hommes, chevaux, puis un beau jour, les Américains, avec leurs grands chapeaux : « Les voilà les US ! » criaient les gosses.
Au fond de la cour, la grange où se donnaient les spectacles.
Avant le départ, les jeunes avaient été mis dans l’ambiance : exercices de tir dans la Garenne près de Dosches où le soldat Lamorlette fut tué un jour. Lancer de grenades dans
Pour se distraire, les hommes disposaient d’une baraque Adrian installée près de l’ancien presbytère. Régulièrement, des représentations étaient données dans une grange, dans le Bout d’en haut. On y faisait un peu de cinéma, du théâtre, des acrobaties. Les anciens se souvenaient du Sergent Loyer qui entonnait des chansons de comique troupier et faisait des exercices de gymnastique. Il chuta un jour et se cassa le bras ! Les spectateurs, soldats et habitants du village se pressaient sur des bancs ou restaient debout tandis que les acteurs jouaient sur le plancher de la batterie ( batterie à grain ! pas l’instrument de musique.) La grange était décorée de drapeaux et de guirlandes tricolores.
Cependant, les rares soirs de distraction ne faisaient pas oublier la guerre et ses victimes toujours plus nombreuses. Henri Delacour du 356ème RI avait été tué par une grenade le 27 février 1916 à 9 h du matin au Bois-le-Prêtre, Nicolas Charrier du 360ème RI disparaît le 13 septembre 1916 à Cléry (Somme), Maurice Creney du 1er bataillon de Chasseurs est tué en position de batterie le 4 juillet 1918 à 13 h 15 à l’est de Soucy (Aisne). Léonide Gublin du 64ème Chasseur alpin, compagnie des mitrailleuses, blessé par balle, gazé, meurt à Tilloy-les-Couty le 22 juin 1918. D’autres encore. Lebeut qui travaillait chez Elisée Poirier, Georges Poulet, Gabriel Misel, Roger M
14 juillet 1919: les élèves du cours du soir.
Roger Gillot; René Gouget; Paul Simard; Robert Bouclier; Roger Bouvin
Marius Tisserand; Raymond Gouget; X
Néanmoins, lorsque la nouvelle fut connue, ce fut la fête et les soldats pavoisèrent les maisons de tout ce qu’ils purent trouver : drapeaux, fleurs, branchages. Avant de quitter le pays, ils animèrent une kermesse comme on n’en a plus jamais revu, le 14 juillet 1919. Feu d’artifice, course en sacs et danses à n’en plus finir. Certains promirent de revenir, tinrent parole et se marièrent avec des filles du pays. Pour beaucoup, la joie de voir le c
14 juillet 1919: la musique du 154 RI dans la cour de l'école.
G. Le Berre. Novembre1982
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