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Jeudi 1 février 2007 4 01 /02 /Fév /2007 11:54

Mesnil-Sellières : commune forestière.

 

 

 Depuis plusieurs centaines d’années, les foyers de ce village de Champagne crayeuse ont droit à l’affouage. Mais qu’est-ce donc que l’affouage ? A l’origine, c’est un droit pour chaque foyer, pour chaque feu (quelle que soit l’importance de la famille) au revenu et à l’usage d’une portion de bois prise dans une coupe appartenant à la commune. Le revenu consistait il y a quelques décennies en une petite somme d’argent, fruit de la vente des gros arbres (chênes principalement) provenant de la dite coupe et en l’attribution d’une part de bois (taillis et petits arbres) à façonner pour son usage personnel. Les collectivités ayant des besoins de plus en plus grands, l’argent revient maintenant au budget des communes. Les communes de Dosches, Laubressel, Mesnil-Sellières possèdent sur le finage de Dosches une partie de la forêt dite des Bas-Bois.

 

 

 Des chênes sacrés aux chênes qu’on abat.  

La forêt antique est un piège ou un refuge : on y fuit la bande adverse, on y tend des embuscades. La voie (gauloise  ou romaine ?) de Champigny est un chemin de plateau et de crête qui répugne à s’enfoncer sous-bois, dans les terres grasses et humides d’un immense massif boisé qui s’étend jusqu’au Der.  

Cultivateurs et guerriers, les Gaulois devaient arracher aux sols pauvres mais légers des hauteurs crayeuses de maigres récoltes et révéraient les arbres et les sources qui les entouraient. La « villa » gallo-romaine, puis les domaines carolingiens s’établirent à la frontière des deux contrées, bénéficiant de la complémentarité entre les terres cultivées et l’exploitation des bois et des étangs : Sacey, Rouilly et Sellières existaient alors, notre village devant son nom au seigle qu’on y cultivait. 

Après les «  invasions barbares », seigneurs laïques et ecclésiastiques se partagent les domaines. Leur mise en valeur est assurée par des serfs, des paysans dont le travail sur les terres seigneuriales était rémunéré par l’attribution d’un lopin de terre et d’une cabane qu’ils ne possédaient pas, mais pouvaient  utiliser pour leur subsistance.  

La forêt est au seigneur. On y trouve la viande du gibier, les baies sauvages, les plantes qui guérissent, qui calment ou tuent, le miel des essaims, l’écorce qu’on tresse en cordes permet aussi de tanner les peaux, fournit les torches pour s’éclairer. C’est aussi le bois et toutes ses transformations : bois de chauffage, de construction, instruments de travail, mobilier, vaisselle, sabots. O y mène le bétail : « grandes bêtes », bovins et chevaux, mais surtout les porcs, friands de glands et de faînes.  

Le seigneur exige des livraisons en bois, voliges, bardeaux, merrains et douves de tonneaux, pieux et perches de clôtures, échalas et torches. La chair du gibier et les poissons des étangs finissent sur sa table.  

Cependant, dès l’époque carolingienne, à l’attribution au paysan d’un « manse », c'est-à-dire d’une unité d’exploitation capable de nourrir une famille (logis, jardin, champ, pré) sont attachés des « droits d’usage » dans les bois seigneuriaux. Ces droits sont collectifs et concernent la communauté dépendant d’un seigneur 

 

Droits d’usage au « Bois de Dosches »

 

 

 Au début du XII ème siècle , le Bois de Dosches a pour Seigneur Clarembaud de Chappes, vassal des Comtes de Champagne et Abbé ( laïque) de Saint-Loup de Troyes, importante abbaye située à l’emplacement de l’actuel Musée du même nom. Cette Abbaye a des serfs (homini Sancti Lupi ) installés au Mesnil, dépendance de ses domaines de création sans doute récente et qui porte alors le nom de Mesnil-Foucher –près-de-Sellières. 

C’est en 1172 que Clarembauld III de Chappes, donne, dans le Bois de Dosches un « droit d’usage.. plein, tant pour bâtir que pour brûler et pour le pâturage des grandes bêtes » à l’Abbaye  Saint-Loup et il accorde également ce droit aux « hommes de Saint-Loup du Mesnil-Foucher près de Sellières » 

La dite forêt s’étend alors de Dosches à Lusigny, et vers l’est, jusqu’aux terres des Seigneurs de Vendeuvre aujourd’hui noyées sous les eaux du lac. De vastes brèches y ont été ouvertes : gagnages et granges à Dosches, Vaudemanche et Beaumont, car ce XII ème siècle commençant est celui des grands défrichements. 

 

Une nouvelle abbaye : Larrivour. 

 

Fondée à la demande de Bernard de Clairvaux, l’abbaye cistercienne de Larrivour étend peu à peu son emprise entre l’Aube et la Barse, à partir de 1139, à la faveur de nombreuses donations des Comtes de Brienne et de leurs vassaux. 

En 133, Clarembaud V de Chappes renonce, au profit de Pierre, Abbé de Larrivour, à mille arpents de bois ( 1 arpent champenois vaut à peu près ½ hectare) dans la forêt de Dosches «c'est-à-dire à partir de Larrivour entre la grange appelée Beaumont et la grange appelée Vaudemanche…entièrement libres, dégagés et quittes de tous droits d’usage, tant sur le bois que sur le gland et la faîne… »  En outre, le dit Abbé jouira sur le reste du bois, « …du droit de justice pleine et propre sous réserve de ne jamais défricher ni vendre… »  Le droit d’usage des hommes de Saint-Loup est donc maintenu, mais seulement en dehors des mille arpents cédés à Larrivour. 

Cependant, une autre charte de même date, émanant cette fois de Thibaut IV de Champagne, réserve aux habitants le droit de pâturage pour le bétail, droit suspendu pendant les six ans suivant chaque coupe faite par les moines et seulement dans cette coupe. 

L’abbaye, au cours des siècles, à la faveur de donations, de renonciations de droits, de procès, étendra son intervention dans la partie du bois dont usent les habitants de Dosches, Laubressel et Mesnil-Sellières.  

Au XVème siècle, elle a le droit de faire couper dans les bois des usages, toutes sortes de bois à brûler et  de merrains «  à chaque jour des quatre semaines qui précèdent les quatre grandes fêtes de l’année, c'est-à-dire Pâques, la Pentecôte, la Toussaint et Noël. Et encore chaque samedi de toutes les autres semaines de l’année de faire enlever ces bois…et en disposer suivant leur plaisir et volonté… »  Droit également d’envoyer paître leurs bestiaux « gros et menus » et de faire couper « tout bois mort et mort bois ». Les communautés voisines ne doivent disposer d’aucune portion des bois au préjudice de l’abbaye.  

L’ordonnance d’août 1669 (Colbert) qui régit l’exploitation des forêts dans tout le royaume va quelque peu simplifier cette situation en remplaçant les droits de l’abbaye sur les bois communaux par un droit de 1/20 du produit de chaque coupe qui serait faite. Mais la juridiction reste celle de l’abbaye et les gardes veillent. Ainsi, en 1782, les enfants du pâtre de Dosches, Edme Cropas, ayant laissé le troupeau communal de 54 bêtes « tant vaches que veaux », s’ébattre dans un bois taillis de trois ans, le sergent Descottes, garde des bois, chasse et pêche de l’abbaye les surprend. Une amende de 675 livres est infligée à la communauté sans compter la restitution du 1/20 à l’abbé et les frais de justice. Toutefois, l’abbé de Larrivour ne réclamera finalement que le paiement des frais de justice et d’une gratification au garde, les habitants «  dûment convoqués au son de la cloche » en assemblée ayant fait valoir par l’intermédiaire de leur Syndic, que l’ancien abbé de Larrivour, M de Quelen avait multiplié les dégradations dans les bois. Ils promirent d’abandonner les poursuites qu’ils avaient engagées alors, contre la remise de leur amende.

 

 

 Du « droit d’usage » au « droit d’affouage »…  

Quelques années plus tard éclate la révolution française. L’abbé de Larrivour perd ses privilèges de seigneur le 4 août 1789, et au mois de novembre de la même année, tous les biens du clergé sont confisqués au profit de la nation. Les communautés de Dosches, Laubressel et Mesnil-Sellières deviennent des municipalités élues. Le statut des bois va se trouver profondément modifié.  Les mille arpents jadis cédés par Clarembaud V, seront désormais « forêt domaniale », tandis que le reste du bois appartiendra en indivision aux trois communes. Il reste cependant deux points à clarifier : le droit au 1/20 détenu auparavant par l’abbaye sur les terres désormais communales et la part de chaque commune sur les coupes.  

 Le droit du 1/20. On la vu, ce droit remplaçait les anciens droits d’usage de l’abbaye sur les communaux depuis 1669. Avec la nationalisation des biens du clergé, ce droit reviendra à l’état. Lors des coupes, les trois communes se partageront 19/20 du produit, et l’état 1/20. Il en sera ainsi durant tout le 19ème siècle. En 1899, à la demande de l’ état, les communes accepteront de remplacer ce droit . Suite à un nouveau partage, l’état se verra attribuer une superficie de forêt égale à 1/20 des parts existantes, excepté les quarts en réserve, et ne prélèvera plus rien sur les coupes communales. Cet accord entra en vigueur le 1 janvier 1900.

 

 

 La part de chaque commune. Traditionnellement, chaque commune avait 1/3 dans les Grands Usages, mais , pour les Petits Usages (communaux actuels) , Dosches avait 1/5 et les deux autres communes 2/5 chacune. En 1839, le Maire de Dosches demanda que la répartition se fasse selon le nombre de feux, c'est-à-dire selon le nombre de familles (foyers). L’inspection des forêts maintint cependant les anciennes dispositions, faisant observer que le partage par « feux » ne s’appliquait qu’aux droits d’affouages des habitants d’une même commune et non à des communes distinctes (art 105 du code forestier). Le mode de partage resta donc identique à celui déjà signalé en 1639.

 Bois communaux d’hier à aujourd’hui.

 

 

 La description des bois concernés par la lente évolution que nous venons d’évoquer, très vague dans les périodes lointaines, se précise avec les documents plus récents. En 1639, les usages sont ainsi décrits :  

-         250 arpents de bois, taillis et broussailles entre le bois de Larrivour, le finage de la Picarde, la Maison Piquet et les terres du gagnage de Vaudemanche, le finage de Dosches attenant aux étangs du Petit et du Grand Monmarché.  

-         - une grande pièce de 400 arpents en pâtures, buissons et broussailles au lieu dit « les petits usages ». Il s’agit des communaux actuels et il faut donc supposer qu’ils ont fait l’objet d’un reboisement, peut-être après les ordonnances de Colbert. 

En 1779 en tous cas , les « Petits usages » étaient de 393 arpents, dont 98 en réserve et le surplus divisé en coupes de 24 ans.  

Enfin, l’état le plus précis nous vient de la préfecture de l’Aube ( 23 décembre 1899) :  

- la contenance des « Grands usages » est alors de 119, 68 ha estimés à 180 126,56 F selon la nature des terrains et leur peuplement.  Ils sont limités par des fossés continus, par deux chemins mitoyens, l’un au nord, allant de Dosches à Mesnil-Saint-Père, l’autre au sud, appelé « route des piquets » et à l’oust par la forêt domaniale de Larrivour. 

- les « Petits usages » , de 223,44 ha sont estimés à 241 940,56 F et limités par des fossés et des bornes qui font partie à l’ouest de la forêt domaniale de Larrivour qui est contigüe. 

 

La création du Lac réservoir Seine amènera la disparition des « Grands usages » et les communes seront indemnisées. La commune de Mesnil-Sellières utilisera une partie de cet argent pour réaliser l’aménagement de la rue principale et des trottoirs qui la bordent. Aujourd ’hui, si les affouagistes de la commune continuent de bénéficier des bois des « Petits usages » ils le doivent à un lointain seigneur, Clarembaud de Chappes, à l’abbaye Saint-Loup de Troyes, à la ténacité des leurs aïeux qui surent contenir les prétentions des abbés de Larrivour et à la révolution française qui élargit leurs droits.

 

 

 Exploitation actuelle des affouages.  ( article de 1988)

L’ONF souhaitant un interlocuteur unique, il a été constitué le 29 août 1974, un syndicat de la forêt indivise, géré par une commission syndicale composée de deux conseillers municipaux par commune. Cette commission élit un président qui dialogue avec l’administration. Elle établit un budget annuel et décide des travaux à effectuer. Cette forêt (210 ha environ) est partagée en 12 coupes de 11 à 16 ha. La » révolution «  actuelle » qui a commencé en 1902 donne un intervalle de 24 ans entre deux exploitations à raison d’une coupe tous les deux ans. Avant l’expropriation des « Grands usages », les communes, en alternant les coupes, bénéficiaient du bois chaque année. Maintenant tous les deux ans, il est délivré une autorisation d’exploitation. Dans l’année qui précède, les services de l’ONF ont procédé au martelage de la coupe. Ceci consiste à répertorier les arbres à couper, soit pour la vente, soit pour l’usager selon la taille et la qualité, et à les marquer à l’aide d’un marteau spécial imprimant le sceau de l’administration forestière ou d’un outil appelé rainette pour les arbres jeunes ne devant pas être abattus. En début d’hiver, pour l’exploitation du taillis, la coupe est divisée en trois parties reflétant la propriété de chaque commune :1/5 pour Dosches, 2/5 pour Laubressel et 2/5 pour Mesnil-Sellières.  Il existe ¼ de la forêt en réserve. Il est exploité selon les besoins.  A l’intérieur de chaque commune, il existe une liste d’affouage ou chacun doit se faire inscrire. La coupe est partagée, selon les inscriptions, en arpents attribués chacun par tirage au sort à une dizaine environ de prenants part groupés selon la proximité de leur habitat ou leurs affinités. Ces gens redivisent à nouveau l’arpent pour essayer d’obtenir un résultat égal en stères de bois par part. Depuis quelques années il est procédé à la coupe des taillis l’hiver précédant la vente des arbres. On obtient une certaine plus-value à la vente, le travail des bûcherons étant ainsi facilité.

 

 

 Les coupes d’affouages sont effectuées sous la responsabilité d’une personne désignée pour chaque commune : ce sont les garants. Il sont chargés de faire respecter les usages et directives en cours. Voici exposée la gestion actuelle de nos bois. Est- elle bonne ? On peut se poser la question. La récolte actuelle de taillis est bien maigre, le bois est trop petit. La coupe tous les 24 ans épuise le sol et favorise les essences à repousse rapide au détriment du chêne dont l’avenir n’est plus assuré. La forme taillis sous futaie semble périmée. Le chêne se renouvelle mal. Dans la coupe n°11, on trouve seulement 120 baliveaux de chênes pour 12 ha alors qu’en plantant 2000 pieds à l’ha on espère 150 à 180 ans après, 100 pieds à l’hectare de chênes de qualité de tranchage valant actuellement 1000 à 2000 F le m3.

 La forêt demain.  

A la suite d’une visite effectuée en forêt sous la conduite du chef de secteur ONF , M Pertuisot, les maires des trois communes, la commission syndicale et des conseillers municipaux intéressés ont pu suivre de visu les premières des différentes étapes de la régénération en cours dans la forêt domaniale de Larrivour et dans le bois de Lusigny.  

Quand le semis de chêne est présent, on le dégage des autres essences de pousse plus rapide jusqu’au moment où il atteint la hauteur d’un mètre. Ensuite, on commence à procéder à des dépressages. Sans semis existant, on plante ( 2000 pieds / ha) en ligne pour permettre un nettoyage mécanisé. Il arrive que dans une coupe on alterne les deux formules. On arrive ainsi au stade du fourré, puis c’est le gaulis, le perchis, le haut perchis pour aboutir à la futaie. Les 18 sélections qui jalonnent ces périodes permettent d’obtenir du bois correct de chauffage de la 15ème à la 20ème année. Les plans d’aménagement et d’objectifs sont révisables tous les 25 ans. Un dossier officiel consigne toutes les opérations effectuées pendant la régénération et permet ainsi de conserver la continuité dans l’aménagement. Cette politique de culture de la forêt soutenue par l’ONF, vise une rentabilisation plus poussée de nos bois ; un projet de régénération progressive de notre forêt en suivant la révolution actuelle ne laisserait pas nos affouagistes sans chauffage. Le bois sur pied existant gênant les jeunes plants serait alors à éliminer. Il pourrait être distribué aux affouagistes pour le petit bois et vendu pour le bois marchand. L’argent ainsi dégagé serait aussi utilisable pour la reconstitution du réseau de fossés indispensable pour un bon drainage du sol. C’est une perspective nouvelle, rompant avec les habitudes acquises, qui peut donner certes matière à critique, mais tout progrès a toujours son cortège de nostalgie.  

Ce texte a pu être rédigé grâce à l’amabilité de M Cicéri, chef de district ONF qui nous a permis entre autres l’accès aux documents et archives nécessaires. Nous l’en remercions vivement.

 Sources : archives départementales ED 129 1, 14-6 ; ED 129 2-3,7-12  

Article publié sous la signature de J.  Bouclier et de G.  Le Berre , dans INFO 1988.  

Complément d’information :

 E. Perrot a publié un certain nombre de documents concernant le même sujet dans l’ article de la commune de Dosches ( INFO 1997 )  

Par Petits potins_10 - Publié dans : Histoire locale. Patrimoine
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