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La grange de Dosches.
Après le moulin, la grange ! Où s’arrêteront-ils ? Un samedi matin les artisans titulaires de la mention CIP Patrimoine, la CAPEB (Confédération de l’artisanat et des petites entreprises du bâtiment : capeb.aube@wanadoo.fr ) , l’IUMP Troyes (Institut universitaire des métiers du patrimoine) et « L’Association des moulins à vent champenois » étaient associés sur le chantier de reconstruction de la grange édifiée juste sous le désormais fameux moulin à vent.
Une grange du XVème siècle.
I
« Mon père a fait bâtir maison.
Jacques métrique Mérondondon.
Les charpentiers du Roy y sont :
Toquet ! Beauvais ! François ! Trébois !
Carol ! Bertol ! Merlin ! Jonas !
Colin ! Martin ! Brochet- les- navets !
Jacques métrique Mérondondaine ;
Jacques métrique Mérondondon.
Les charpentiers du Roy y sont
Jacques métrique Mérondondon.
Plus ils travaillent et moins ils font
Toquet ! Beauvais !.... »
(Ronde des métiers. Mise en musique par Carl Orff)
La charpente en place provient d’une dépendance de l’abbaye cistercienne de Larrivour. Les hasards de l’histoire et de la politique ont fait que l’ouverture d’un « centre éducatif fermé » sur le territoire de Lusigny a permis le démontage du bâtiment .
La grange dans son état
initial.Démontage.
Il fallut l’expertise des hommes de l’art pour détecter en cette grange apparemment banale une structure exceptionnelle. Remaniée au cours des siècles, elle présentait l’apparence de nombreuses
constructions agraires telles qu’on en voit encore dans nos villages.
Une petite grange de
village (1850). Assencières.
Une datation précise.
Plusieurs éléments permettent d’établir une datation assez précise de l’origine des bois de charpente. A l’initiative d’Erwinn Schriever, entrepreneur et initiateur de la construction du moulin, les bois furent examinés. L’analyse dendrochronologique situe leur croissance entre 1379 et 1483. La date d'abattage a été déterminée en 1490 environ sauf un poteau "moderne " daté de 1723 environ. (Rapport Archéolabs. dec 2003 ref ARC 03/r2995D)

Par ailleurs, le système de marquage des bois, qui permet leur assemblage, est antérieur à 1500. Repérés notamment dans le nord (Beauvais) les signes
utilisés par les charpentiers ont une forme caractéristique et se situent aux points d’assemblage. Après 1500, un système germanique ou romain fut employé, identifiant chaque pièce à sa base. Le
code relevé sur la grange de Dosches avait déjà été repéré à Courteranges sur des bois originaires de Larrivour.
Enfin, la technique de construction des granges change après 1640. Les édifices
reposant sur des lisses au sol avec entrée frontale datent des XVIème et XVIIème siècles. Par la suite, la construction reposera sur des poteaux eux-mêmes placés sur des dés
de pierre. Les entrées seront latérales. Ces éléments permettent d’estimer que l’édifice date du XVème siècle.
La charpente d'une
grange du 19ème siècle. Mesnil-Sellières.
Une construction originale.
L’apparente simplicité du terme dissimule une réalité historique complexe. La « grange » du haut moyen âge est au centre d’une exploitation agricole. Celle que nous connaissons est un hangar ! Qui dit grange pense à grain, à grenier. L’observation du bâtiment reconstitué dans sa forme originelle grâce à la connaissance des maîtres artisans vous permettra d’en saisir l’originalité.

D’entrée le visiteur est frappé par le volume intérieur. La structure se présente comme une nef d’église bordée par deux bas-côtés. L’impression d’espace est renforcée par la technique de soutien
des basse-gouttes. Le bois en arc libère toute la hauteur sous la toiture contrairement aux demi-fermes habituelles. On pense inévitablement aux arcs boutants des constructions de pierre dont la
fonction mécanique est identique. Léon Pressouyre (« Le rêve cistercien. » Découvertes Gallimard. P 79) évoque ces « immenses halles de la glèbe, ces cathédrales des champs, les
granges céréalières… ». On vous invitera sans doute à vous placer au fond de la grange, face à l’entrée : c’est de là que s’apprécie le mieux l’ampleur du bâtiment : 350
m2 de surface, 10 mètres d’élévation, une charpente de 25 m3 de chêne. L’impression d’espace est accentuée par l’économie de moyens : 3 fermes soutiennent une toiture
impressionnante de 530 m2, chacune étant d’un modèle différent.
L’importance de la charpente impliquerait par ailleurs une couverture de tuiles, fait remarquable à une époque où les constructions paysannes se contentaient de chaume. Enfin, détails
caractéristiques, les deux poteaux d’entrée présentent taillés dans la masse une forme de blason.

Cette corniche de bois nommée embrèvement a une fonction mécanique de soutien du jambage supérieur. Dans la plupart des granges, une simple corniche de forme carrée remplit cet office. Il
convient cependant de noter qu’aucune trace d’armoirie n’a été relevée. Il est possible qu’un décor peint ait existé.

Les poteaux de la dernière ferme présentent également un décor simple mais inhabituel dans un édifice essentiellement utilitaire : moulures et motifs intriguent. A droite une pointe de cœur,
à gauche un petit motif rectangulaire.

On notera la présence de mortaises devenues inutiles. La charpente avait été profondément transformée au cours de siècles. Le portail avait été déporté sur le côté gauche, les lisses de base
coupées pour permettre l’entrée des charrettes. Des photographies montrent l’état dans lequel se trouvait la grange avant son démontage. Elle avait l’allure des bâtiments d’exploitation
traditionnels qui datent pour la plupart du XIXème siècle. Il a fallu tout le savoir faire et l’expérience des charpentiers pour
reconstituer l’état originel. La connaissance du marquage ancien des bois était nécessaire. Actuellement, de petites plaquettes provisoires portent les signes plus récents permettant les
assemblages. Environ 40% des bois auront été remplacés.
Les granges cisterciennes ont fait l’objet de nombreuses recherches et il en existe de célèbres. Jean Louis Peudon (« Aux origines d’un département : l’Aube en Champagne ».p 161) compte 17 granges fondées par Clairvaux au XII ème siècle. Toutes n’étaient pas destinées à l’entassement des gerbes. Certaines accueillaient des bêtes. Les celliers sont plus connus et notamment celui de Colombé-le-Sec. A titre d’exemple, une grange céréalière du XIII ème siècle, située à Vaulerent (Val d’Oise) commandait l’équivalent de 380 hectares et pouvait stocker environ 3500 m3 de gerbes en blé (2000 quintaux). Les plus importantes sont en pierre et se présentent comme d’imposants édifices. (Voir des séries de photographies sur :
http://www.photothequegaud.com/index.php?rep_cible=ABBAYES%20et%20PRIEURES/Cisterciens/33-FRANCE
Quoiqu’issue de Clairvaux, l’Abbaye de Larrivour n’a certainement pas eu cette ampleur. Dans l’ouvrage d’Emile Simonnet et Jean Bonnard (« Trois villages et un lac ».La Renaissance. 1969) nous apprenons qu’elle n’abrita jamais plus de 14 religieux. Il n’y en aurait eu que huit à l’époque qui nous intéresse. «L’Abbaye de La Rivour ayant perdu par les guerres et les mortalités du XVème siècle la plupart des revenus et les bâtiments tombant en ruines, l’abbé et les religieux prièrent Jean Léguisé (Evêque de Troyes) de les prendre sous son administration et de remédier à leurs maux en 1441… » (Courtalon). L’abbé était alors Jean Hardouin décédé en 1450 à 41 ans. La prospérité serait revenue au XVII ème siècle.

Les fonctions des religieux sont ainsi décrites : ils étaient 12 en 1391 « y compris le prieur, le sous prieur, le cellérier, le boursier et le
maître des bois. En 1788, il y avait 7 religieux, un organiste, et 9 domestiques (2 jardiniers, 1 valet d’écurie, 1 vigneron, 2 blanchisseuses, 1 garçon d’hôtes, 1 cuisinier, 1 garçon de
cuisine… » (op cité)
Ce qui reste de l'Abbaye de Larrivour: commune de Lusigny.
Cependant, à la veille de la révolution, l’Abbaye possédait une grande partie du territoire de Lusigny et onze fermes dont Vallières, Le Rasle, Champigny (grange), Chardonnet, Beaumont (hameau et
grange), La Fontainerie, La Porcherie, La Fromentel, 4000 arpents de bois, 17 étangs,400 arpents de prés, des vignobles à Javernant et Villery soit un revenu de 40 000 livres au moins.(un
arpent = environ 0,5 ha). Il va de soi que le travail de ces terres n’était pas le fait des religieux. Au XIIème siècle déjà l’afflux des donations à l’abbaye conduisit à organiser la
« grange », c'est-à-dire l’exploitation sous l’autorité d’un maître assisté d’un personnel pouvant atteindre plusieurs dizaines de personnes. (JL. Peudon op cité).
La grange désormais implantée à Dosches est construite après une période de dévastations : guerre de cent ans, épidémies de peste (1348), passage des « Grandes Compagnies ». Larrivour on l’a vu, n’a pas été épargné. Les historiens du monde rural médiéval (G.Duby) ont analysé les transformations économiques profondes qui affectèrent les campagnes et en particulier le recul du faire valoir direct. La pénurie de main d’œuvre générée par les guerres et les épidémies accélérèrent le transfert des exploitations ou des droits au profit d’exploitants, fermiers ou métayers. Le statut de notre grange se révèle donc problématique.
Pas d’entrée sans échelle !
Bizarrement, le portail d’entrée est encadré de deux espaces à peu près carrés auxquels on ne peut accéder qu’avec une échelle – non fournie par le constructeur. Les ouvertures, dominant l’entrée sont au niveau d’un étage et le niveau du sol est entièrement clos. Cette disposition particulière a intrigué les reconstructeurs. Une des hypothèses émises considère ces parties séparées de la grange comme une sorte de corps de garde permettant d’assurer la surveillance des gerbes entreposés à l’intérieur. On parle même de « grange dîmière. »
De quoi s’agirait-il ? La dîme est un prélèvement en
nature sur les productions agricoles au profit de l’église ou des institutions ecclésiastiques. Pratiquée dès le IVème siècle, elle est rendue obligatoire au VIIIème siècle.
« Dès 802, tout curé se voit obligé de tenir un registre nominal des producteurs qui l’ont acquittée, en présence de
quatre à huit personnes… A chaque église doit être attribuée une donation en biens…qui contribuera à faire vivre le ou les desservants… » (Histoire de la France rurale. Guy
Fourquin. T1-3). Au XIIème siècle, sur un domaine étudié par G. Duby (« Economie rurale et vie des campagnes dans l’occident
médiéval ». Recueil des chartes de l’Abbaye de Cluny.) « …une seule église rapportait chaque année six cents
deniers et cinquante mesures de grain, c'est-à-dire plus de blé que toutes les redevances en nature perçues dans une des seigneuries… les greniers d’un troisième domaine recevaient, par l’église
et par les dîmes, sept fois plus de grain que n’en livraient les tenures paysannes, et cinq fois plus par les moulins, les fours et les droits d’usage sur les
bois… ».
Le mot dîme qui signifie « dixième » est trompeur : les quantités réclamées aux paysans sont variables selon les provinces. JL. Peudon l’a évaluée pour l’Aube « à la 16 ème ou à la 21 ème gerbe, voire à la 30ème gerbe, soit entre 4 et 6 % de la récolte. ».
L’expression viendrait de la bible « Melchisédec, roi de Salem, fit apporter du pain et du vin… Il bénit Abram…Alors Abram lui donna la dîme de tout… » (Genèse 14.20) « ... Cette pierre que j’ai
érigée en monument sera la maison de Dieu…Je te paierai la dîme de tout ce que tu me donneras. » (Genèse 28.22). Le dixième de la récolte aurait ainsi été donné « à
Dieu » ou au lévite chez les hébreux. Il semble que cette origine antique ait surtout été invoquée au XVème siècle pour justifier une exaction contestée.
" Maintenant que votre fourrage est fauché et votre blé moissonné
Maintenant que vos granges sont pleines et les bûches entassées sous les appentis
Venez, jeunes gens venez
Célébrer joyeusement la fin de la moisson...
Nous avons dûpé le curé
Puis nous le dûperons encore
Car pourquoi un lourdaud en aurait-il la dîme?
La dime! La dîme!...
- (Tous en choeur) La dime! La dîme!
Pourquoi un lourdaud en aurait-il la dîme?"
(King Arthur. Opéra de John Dryden. Musique de Purcell. Acte V)
..
Le bénéfice en revenait peu au curé de la paroisse. Les rachats de dîmes se sont faits au profit du haut clergé, prélats, abbayes, chapitres.

La dîme était le premier prélèvement effectué sur le champ même, avant le champart (ou terrage) qui revenait au seigneur. Les gerbes étaient groupées en « dizeaux » de 12
ou 16 selon la proportion prévue. Il fallait donc attendre, pour rentrer la récolte, que le « décimateur » ou son représentant ait pris la part de l’église:
« son blé remaint de l’autre part
Qui est au vent et à la pluie
Au vilain malement ennuie
De son blé qui gît par le champ… »
Dans certaines régions, si le décimateur prévenu n’enlevait pas les gerbes dans les 24 h, « le cultivateur pouvait rentrer sa récolte à condition de laisser sur place la part de la dîme : pour la dîme des « gros blés », les gerbes demeuraient longtemps dans les champs, de même que les légumineuses, car les décimateurs étaient débordés… Toute vérification a posteriori était évidemment impossible. Il arrivait que les gerbiers fussent faits de telle façon qu’ils ne représentaient qu’en apparence la part du décimateur » (Guy Fourquin. op cité. T1 .4 )
Cependant, la situation décrite correspond aux périodes de prospérité.
Notre grange s’élève au XVème siècle dans un autre contexte. L’abbaye de Larrivour, tout comme les environs se relève à peine de ses ruines.
On comprendrait dans ces conditions que des précautions aient été prises pour protéger le produit de l’impôt. D’autres granges dîmières plus importantes sont
pourvues de défenses. A Tremblay-Saint-Denis, la grange aux dîmes est dans l’enceinte de l’ancien château. Elle est précédée d’un porche flanqué d’une tour percée de meurtrières. Ailleurs on peut
observer les restes d’une construction externe, une avant salle permettant l’accès contrôlé des charrettes. La grange dîmière de la ferme de Saint-Nom est défendue par une tour de guet dès le
XIIème siècle. La « grande ferme » de Renneville (Normandie) possède une enceinte et une petite tour de guet.
Une grange
dimière du 13 ème siècle.
Nul doute que les spécialistes sauront nous en apprendre plus. Une visite à la grange et au moulin vous permettra d’apprécier diverses interprétations inspirées de croyances anciennes, notamment
en ce qui concerne les signes sculptés sur les poutres maîtresses.
Fallait-il ici "faire ceinture?"
Notre guide y voit à main gauche faisant face à l’entrée, le côté cœur de la générosité et en face la ceinture symbole de privations. Ces repères dissymétriques permettaient
peut-être tout simplement d’indiquer une orientation ou un ordre de stockage à la manière des canonniers de marine qui distinguaient la bordée gauche de la droite en référence au pont de
batterie : « ba» bord = gauche ; « t(e)rie » bord = droite.
Publié le 28/07/2008 à 10h58 dans Histoire locale. Patrimoine